15 avril 1450 : Victoire des Comtes de Clermont et de Richemont à Formigny

– Aujourd’hui passée dans l’oubli et bien moins connue que Crécy, Poitiers et Azincourt, la bataille de Formigny fut pourtant l’un des engagements les plus décisifs de la Guerre de Cent Ans et plus exactement du règne de Charles VII. Pourquoi ?
De par le retentissement qu’elle eut à l’époque avec l’écrasement quasi complet d’une armée anglaise, ainsi que par sa conséquence directe : à savoir, la reconquête complète du Duché de Normandie, perdu depuis le « Honteux Traité de Troyes » de 1420. D’autre part, elle sera considérée plus tard comme l’une des premières batailles où l’artillerie joua un rôle décisif, même si comme nous le verrons ce jugement s’avérera être quelque peu faussé. Enfin, cette victoire française est à mettre au compte d’un des meilleurs chefs militaires de son temps, Arthur de Richemont Connétable de France (1) et futur Duc de Bretagne.
La bataille de Formigny est parvenue jusqu’à nous grâce à deux sources ; « La Chronique de Charles VII », rédigée par Jehan Chartier (frère de l’évêque de Paris Guillaume Chartier) et « Les Mémoires d’Artus III de Bretagne, Comte de Richemont et Connétable de France», œuvre apologétique de la plume de Guillaume Gruel, personnage dont on ne connait pas grand-chose, hormis qu’il était l’écuyer du Connétable.

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1 – CONTEXTE ET PRÉPARATIONS

– L’année 1449 du règne de Charles VII est presque aux antipodes de ce que le Roi Valois a pu connaître quand on le surnommait avec mépris « le petit Roi de Bourges » à Londres, Paris et Dijon. En effet, le Duché de Bourgogne de Philippe le Bon a basculé résolument du côté français depuis le Traité d’Arras de 1435. Paris, l’Île-de-France, le Maine, la Champagne, la Picardie et une partie de la Normandie sont aux mains des Français. L’Angleterre ne compte plus que la Normandie avec les places de Cherbourg, Saint-Lô, Bayeux, Caen, Falaise, Coutances, Avranches et Alençon, ainsi que Calais et la Guyenne comme possessions en France. En outre, le pouvoir politique de Henri VI de Lancastre – fils de Henri V et de Catherine de Valois et de fait, petit-fils de feu Charles VI le Fou et neveu de Charles VII – devient de plus en plus instable et contesté par les grands barons. C’est en fait William de La Pole Duc de Suffolk et Grand Chambellan d’Angleterre qui assure le gouvernement réel.

– De son côté Charles VII peut compter sur une meilleure administration grâce à un Conseil royal efficace, ainsi que sur une armée bien équipée et bien organisée. Par l’Ordonnance royale de 1447, le Royaume de France se dote pour la première fois d’une armée permanente, avec la création des Compagnies dites d’Ordonnance. Et c’est Arthur de Richemont qui s’est consacré à refonder et réorganiser l’Ost du Roi de France. Si les francs-archers ne sont pas les troupes les plus fiables, piétons (les termes d’infanterie et de fantassin n’existent pas) et cavaliers sont bien organisés en « lances ». Et arbalétriers ont reconquis leurs lettres de noblesse. Bien sûr, l’Ost de Charles VII compte encore dans ses rangs de fortes proportions d’étrangers, mercenaires ou non. On trouve côte-à-côte, Castillans, Aragonais, Piémontais et Lombards. Mais ce sont les Écossais qui sont les plus nombreux et les plus réputés. Ils forment notamment la garde du Roi. Toutefois, depuis la reconquête commencée avec la chevauchée vers Reims en 1429 et la formation des compagnies d’ordonnance, la proportion de Français (Angevins, Poitevins, Limousins et Gascons pour la plupart) tend à devenir très majoritaire.

– Pour l’armement des piétons et des cavaliers, on note que très peu d’évolution, sinon aucune. Épées, targes, haches d’arme, becs de corbin, masses d’arme et fauchons (pour les armes de chocs), vouges, épieux, hallebardes, fauchards et bardiches (armes d’hast) sont toujours aussi répandues. L’autre atout sur lequel peuvent s’appuyer Charles VII et Richemont ; l’artillerie. Celle-ci a beaucoup progressé grâce aux travaux de trois hommes ; les frères Jehan et Gaspard Bureau de la Rivière (Grands Maîtres de l’Artillerie de France) et Louis Gribault (Lodovico Giribaldi ). Depuis les années 1430, dans les sièges comme dans les batailles en plein champ, les bombardes, couleuvrines et autres fauconneaux ont montré qu’ils étaient des pièces maîtresses de plus en plus décisives. Parallèlement, il faut bien voir que l’arc anglais (le fameux longbow), si destructeur jusqu’à Azincourt, décline sérieusement (2).

– En 1449, après un an d’une trêve signée entre France et Angleterre, les hostilités reprennent en Bretagne et en Normandie. Le 23 mars 1449, Surienne l’Aragonais, un aventurier au service de l’Angleterre, s’empare de Fougères, alors place forte du Duché de Bretagne. Aussitôt, François Ier de Bretagne – neveu du Connétable de Richemont et de Charles VII – signe une alliance avec Charles VII et lève une armée qu’il confie à Jehan II de Bourbon et à son cousin Jehan de Dunois « Bâtard d’Orléans ». Conjointement, Français et Bretons partent à la reconquête de la Normandie. Très vite, Rouen et Dieppe passent aux mains du Royaume de France (le seconde place étant conquise par le Dauphin Louis, futur Louis XI) De leur côté les Bretons de François Ier, conquièrent une grande partie de la Basse-Normandie, ne laissant que Cherbourg, Caen, Valognes, Carentan, Avranches, Bricquebec et Saint-Sauveur-le-Vicomte aux mains des Anglais. Mais l’hiver venant, les Bretons repartent dans le duché, promettant de revenir au printemps suivant.

– Mais pragmatique, le Duc de Suffolk lève des fonds pour former une armée de 3 500 piétons, archers et cavaliers commandée par Thomas Kyriell. Cette armée débarque à Cherbourg (15 mars) et viennent renforcer les troupes anglaises déjà regroupés dans le Cotentin. Les Anglais sont alors 7 000 dans le nord-ouest de la Normandie. Se portant vers le sud, ils font le siège de la place de Valognes (20 mars 1450), restée fidèle à Charles VII depuis l’année précédente. Averti Charles VII ordonne à son cousin Jean II de Bourbon Comte de Clermont et au Connétable de Richemont de lever une armée et se porter au plus vite en Normandie. Seulement, compte-tenu des routes de l’époque, Arthur de Richemont n’est prévenu que le 25 mars seulement. Le Comte de Clermont mobilise 3 000 piétons, cavaliers, archers et arbalétriers. Jehan Chartier compte « cinq à six cents lances et archiers » (une lance équivalent entre 5 et 10 hommes). Le chroniqueur relève la présence des personnalités suivantes : Pierre de Brezé, Chambellan de Charles VII et Sénéchal de Normandie, Jacques de Pardiac Comte de Castres Sénéchal du Poitou, André de Lohéac Baron de Retz et Maréchal de France, le Seigneur de Montgascon, Jacques Ier de Chabannes Sénéchal du Bourdonnais, Seigneur de Mauny et Mouy, Robert Counigam commandant la Garde Écossaise du Roi, Joachim Rouault Sieur de Boismenard, Geoffroy de Couvran et Olivier de Bron.

– De son côté, Arthur de Richemont lève 2 000 hommes et vient s’installer à Dol-de-Bretagne (8 avril)le Duc François Ier campe déjà avec 2 000 hommes d’armes. Le Connétable peut compter sur ses lieutenants qui combattent depuis les années 1420 : Prégent de Coétivy , Tugdual de Kermoysan dit « le Bourgeois » et Jean Budes pour les plus célèbres. On trouve aussi dans ses rangs Guy de Montfort frère d’André de Lohéac (3), Jehan et Philippe de Malestroit, Jehan Bâtard de la Trémoille, Gilles de Rouvray Comte de Saint-Simon et Hector Mériadec.

2 – LA BATAILLE

– Malheureusement, le 8 avril, Valognes tombe aux mains du Capitaine anglais Mathieu Goth. Le 12 avril, Le Comte de Clermont arrive à Carentan et apprend la reddition de Valognes. Arthur de Richemont, qui a dû laisser son neveu François à Dol avec 2 000 hommes d’arme, chevauche vers la Normandie avec ses 2 000 piétons et cavaliers. Pendant ce temps, Geoffroy de Couvran et Joachim Rouault se détachent en avant-garde de l’Ost du Comte de Clermont et tombe sur l’arrière-garde anglaise de Thomas Kyriell. S’ensuit un affrontement à l’issue duquel – selon les mots de Jehan Chartier – les Français infligent des pertes aux Anglais avant de se retirer sur leurs lignes. Assez bien informé de la présence des Anglais, Jehan II de Bourbon envoie un message au Connétable de Richemont qui parvient à Coutances au galop le 13 avril. Seulement, celui-ci interprète mal les mots du Comte de Clermont et pense que Thomas Kyriell se dirige vers l’ouest, sur la place de Saint-Lô. En fait, Kyriell se risque à faire trouver un gué pour son armée dans les marais de la Baie du Grand Vey. Dans l’après-midi du 13, il parvient au village de Formigny où il se retranche. Jehan Chartier nous dit d’ailleurs que Kyriell prend soin de se placer dos à un verger et à un ruisseau affluent de l’Aure afin d’empêcher tout débordement de cavalerie dans son revers.
Pour le lecteur, Formigny est actuellement un petit hameau situé non loin de la célèbre Pointe du Hoc (Calvados). Un monument y rappelle toutefois la bataille.

– Au matin du 15 avril, dans les champs d’Aignerville, alors que Thomas Kyriell conduit son armée en direction de Bayeux après avoir « traverser lesdits guez » (Jean Chartier), l’avant du Comte de Clermont arrive. Le Capitaine anglais se met immédiatement en ordre de bataille selon la technique anglaise, à savoir les archers en premières lignes avec une rangée d’épieux pour protection, pendant que piétons se tiennent arrière. Le flanc gauche anglais est composé de cavalier pendant que le flanc droit s’appuie sur un « taudis ». Ayant retenu les leçons d’Azincourt, Jehan de Clermont se montre très prudent, bien qu’il éprouve des difficultés à retenir ses cavaliers qui veulent se lancer à la charge contre les rangs « angloys ». Finalement, il fait arrête sont Ost « à trois traits d’arbalète » des lignes anglaises, l’épargnant ainsi des traits des archers. Le Comte de Clermont ordonne alors à Louis Gribault de faire avancer ses couleuvrines, protégée par des piétons commandés par Jehan Crespin Seigneur de Mauny et Robert de Floques (dit Floquet). Mise à portée des lignes anglaises, les bouches à feu déclenchent leur canonnade qui troue les rangs ennemis. En toute inutilité, les Anglais lâchent une volée de traits sur les canonniers qui restent hors de portée.

– Kyriell lance alors une centaine de vougiers et de hallebardiers de Matthew Goth contre la position des couleuvrines. Les anglais chargent, repoussent les piétons français et capturent les deux couleuvrines. Jean de Clermont réagit à son tour et ordonne de reprendre la position perdue. Après trois heures de combat, piétons et cavaliers français menés par Pierre de Brezé accourent et au prix de furieux engagements reprennent le terrain, ainsi que les couleuvrines perdues. Aucune autre attaque n’est tentée jusqu’à l’après-midi, les deux camps restant à s’observer et à se jauger. Mais le Comte de Clermont est inquiet car il n’a aucune nouvelle du Connétable de Richemont et il sait que sa position risque de devenir très vite intenable.

– Seulement ce qu’il ne sait pas, c’est qu’arrivé aux environs de Saint-Lô, Arthur de Richemont a été prévenu que la bataille a lieu à Formigny. Jehan Chartier nous dit qu’en toute hâte, il fait marcher son avant-garde avec « Gilles de Saint-Simon, Messires Jean et Philippe de Malestroit, Messire Anceau Gaudin et le Bâtard de la Trémoille, vaillant chevalier d’arme, avec ses archers », à la rencontre des troupes de Clermont.
Dans l’après-midi les Anglais poussent une immense clameur, qui provoque l’angoisse le Comte de Clermont. En effet, sur la colline d’Egranville, une armée de renfort apparaît. Kyriell et ses lieutenants pensent que ce sont les 2 000 hommes de la garnison de Caen commandée par Edmond de Somerset. Sauf que, ce n’est pas une armée anglaise qui se présente en amont de Formigny mais les 500 piétons et 1 500 cavaliers du Connétable de Richemont au-dessus desquels flotte la croix noire de Bretagne.

– Pris de cours, Kyriell décide de faire reculer l’ensemble de ses forces sur la rive opposée du ruisseau affluent de l’Aure. Grave erreur, car il permet ainsi aux Français et aux Bretons d’opérer leur jonction et prive les archers de leur protection d’épieux. Et comme si cela ne suffisait pas, les corps de Goth et Kyriel perdent de leur cohésion et donc, de leur solidité.
Du côté Franco-Breton, après la joie des retrouvailles, l’ordre de bataille reprend sa cohésion. Pierre de Brezé demande à Richemont de pouvoir rejoindre son aile droite, ce que le Connétable lui accorde. Richemont ordonne aussi à son lieutenant Tugdual de Kermoysan de culbuter les rangs anglais avec ses 1 500 cavaliers. Français et Bretons se ruent alors vers le pont de Formigny (près de la chapelle construite plus tard par Jehan de Clermont que l’on trouve encore de nos jours). Après avoir forcé le passage, ils se jettent furieusement sur les Anglais en pleine retraite. Et ce sont les cavaliers de Kermoysan qui se taillent la part du lion. Français et Bretons causent un véritable carnage. Les archers gallois de Kyriell se battent vaillamment jusqu’au dernier. Matthew Goth et Robert Ver réussissent tout de même à sauver plusieurs centaines d’hommes de réserve. Mais la victoire revient aux Franco-Bretons. Jean Chartier nous dit que Kyriell et plusieurs de ses lieutenants (Thomas Driuc, Thomas Kirkeby, Henry Norbery et Christophe Aubercon entre autres) sont faits prisonniers.

– A la fin de la journée, le bilan est éloquent. Côté franco-breton, on ne compte que 500 à 600 hommes blessés et une douzaine de tués. Dans le camp anglais, c’est une véritable hécatombe. Sur 7 000 hommes déployés, 3 714 (chiffre avancé dans la chronique de Chartier) sont morts et entre 1 200 et 1 400 se retrouvent aux mains des Français.

(1) Charge et honneur qu’il partage avec deux autres bretons célèbres ; Bertrand du Guesclin et Olivier V de Clisson
(2) Lire LOPEZ J & HENNINGER L. : « La Guerre de Cent Ans. Les clés d’une Révolution militaire », in Guerres & Histoire, N°10, déc. 2012
(3) L’un des futurs vainqueurs de Castillon en 1453

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