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Général Henri Gouraud, héros des Dardanelles et pacificateur de la Syrie

Occulté par des figures comme Foch, Joffre, Pétain et même Mangin, Henri Gouraud n’en fut pas moins l’un des plus braves généraux français de la Grande Guerre. Sa belle carrière, commencée dans la Coloniale et marquée par une mutilation à vie, sera couronnée par le succès de l’administration de la Syrie et du Liban (sujet d’autant plus d’actualité). Retour donc sur l’un des officiers les plus attachants de l’Armée française des années 1910-1920.

Fils d’un médecin catholique, Henri Joseph Eugène Gouraud naît le 17 novembre 1867 à Paris et reçoit une éducation fortement marquée par la Foi. Après ses études au Collège Stanislas, il réussit le concours de Saint-Cyr en 1888 et se découvre une vocation pour « la Coloniale ». Sorti avec la promotion « Grand Triomphe », il souhaite être versé dans la Coloniale mais son père s’y refuse. Pour sa première affectation, le Lieutenant Henri Gouraud est envoyé au 21e Bataillon de Chasseurs à Pied stationnant à Montbéliard.

Mais si son père ne voit pas d’un bon œil qu’il parte pour les Colonies, Henri Gouraud est soutenu par sa mère. En 1894, après six années de casernement en France et non sans avoir été promu au grade de capitaine, il part pour le Soudan Français où il fait preuve d’efficacité et de valeur. Par chance, le 29 septembre 1898, il réussit à capturer le chef mandingue Samory Touré (1830 1900) qui menait une guérilla pendant plus de quinze ans dans l’actuel Mali. Ce fait d’arme fait du Capitaine Gouraud une célébrité, la même année que l’affaire de Fachoda.

L’AVENTURE COLONIALE

De retour temporaire à Paris, il fait la connaissance des personnalités du « Parti Colonial » dont Auguste d’Arenberg et Eugène Étienne, dont il obtient l’appui. Ainsi, pendant près de quinze années, il sillonne l’Afrique Occidentale Française (AOF) et l’Afrique Équatoriale Française (AEF) entre la Mauritanie et le Tchad. En 1907, promu Colonel il n’a même pas quarante ans -, il est nommé Commissaire du Gouvernement Général de Mauritanie. De sa propre initiative, à la tête de la Colonne de l’Adrar, il mène campagne contre les guerriers pillards qui sévissent dans la région et parvient à assurer en partie la sécurité des transports entre la Mauritanie et le Maroc. Il retourne ensuite à Paris afin de suivre les cours du Centre des Hautes Études Militaires. En 1911, le Colonel Henri Gouraud part pour le Maroc qu’administre le Général Hubert Lyautey, pour y mener des combats victorieux contre les tribus du Rif. Il reçoit alors les deux étoiles de Général de Brigade. Il est l’un des plus jeunes officiers français à accéder à ce grade.


LA GRANDE GUERRE

* 1914

Il est chargé du commandement de la Région de Fez et prend ensuite le commandement des Troupes Françaises du Maroc Occidental. En août 1914, il est mis à la tête de la 4e Brigade Marocaine qui est expédiée sur le Front en France. Le 15 septembre, il reçoit le commandement de la 10e Division d’Infanterie où il fait la connaissance du Lieutenant-Colonel Rollet*(1) qu’il apprécie. Il dirige cette division pendant la bataille de la Marne dans les combats dans la région de Montfaucon-Véry-Cheppy-Vauquois. En octobre, il mène des attaques sur Vauquois et Boureuilles (Aisne).

* Les Dardanelles

En 1915, il prend le Commandement du Corps d’Armée Colonial, puis du Corps Expéditionnaire Français qui doit participer à l’opération du Détroit des Dardannelles aux côtés des Forces du Commonwealth. Gouraud et ses soldats sont alors directement placés sous le commandement des forces britanniques que commande Sir Ian Hamilton.

Le 25 avril 1915, le Général Gouraud fait débarquer sa première vague à Kumkale afin d’effectuer une diversion contre les forces du Général Liman von Sanders (officier allemand encadrant l’Armée Ottomane)  sur la côte asiatique. Fantassins et soldats coloniaux finissent par semparer du village de Kumkale après de violents combats, parfois à la baïonnette ou à l’arme blanche. Mais les Ottomans lancent plusieurs contre-attaques contre les Français et les Tirailleurs coloniaux qui résistent farouchement et empêchent leurs ennemis de reprendre la position. Mais à la grande rage des Français, Hamilton leur demande d’abandonner leur conquête pour les rejoindre à Gallipoli où les Britanniques, ainsi que les Australiens et les Néo-Zélandais de l’ANZAC*(2)  ont subi des pertes effroyables face aux Ottomans qui résistent sous l’impulsion du Colonel Mustapha Kemal.  Pour les soldats, tout comme les officiers présents sur le terrain, le danger est partout étant donné que les Turcs bien encadrés par les Allemands bombardent les Alliés sans répit.

Le 6 mai 1915, Hamilton décide de lancer une attaque franco-britannique contre Kerevesdere. Aux Français de Gouraud revient la tâche la plus ingrate et la plus difficile ; attaquer frontalement Kerevesdere pendant que les Britanniques tentent un débordement. Si les Français se battent bravement et remportent quelques succès, les Britanniques se font impitoyablement hachés par les mitrailleuses et l’artillerie ottomanes. Mais le 30 juin, le Général Henri Gouraud est grièvement blessé par un obus. Remplacé par d’Amade, évacué sur un navire hôpital qui repart vers la France, il subit une attaque de gangrène et doit être amputé du bras droit. Alors qu’il se trouve encore sur son lit d’hôpital, le Président Raymond Poincaré lui remet la Médaille Militaire.

2854319677Remis de ses blessures, le 11 décembre 1915, il prend le commandement de la IVe Armée en Champagne. Saignée par les infructueuses offensives de Joffre en Septembre, cette grande formation est en reformation. En 1916, il a la douleur d’apprendre que son frère Pierre est mort au Champ d’Honneur.

1916-1918

Le 14 décembre 1916, Henri Gouraud laisse son commandement au Général Emile Fayolle pour retourner au Maroc afin de remplacer Lyautey. Le 15 juin 1917, il revient en Champagne pour reprendre le commandement de la IVe Armée. Il mène celle-ci dans des combats fructueux lors de la Bataille des Monts de Champagne, qui améliorent les positions françaises dans le secteur de Moronvilliers.

Lors de l’Offensive de Ludendorf de juillet 1918, la IVe Armée de Gouraud avec les IVe Corps de Ferdinand Pont, VIIIe de Hély d’Oissel et XXIe de Stanislas Naulin.- résiste efficacement en Champagne empêchant la III. Armee allemande de von Einem de percer le front et confirmant l’échec de Ludendorf. En septembre 1918, sous la direction du Groupe d’Armées du Centre (G.A.C) dirigée remarquablement par le Général Paul Maistre, la IVe Armée passe à la contre attaque contre les positions de von Einsem. Sur des informations sous-tirées à un prisonnier allemand, Gouraud lance sa contre-offensive victorieuse qui reprend Tahure, Navarin et la Main-de-Massiges. Ses soldats repoussent ensuite toute e qu’ils trouvent devant eux. Mais il a encore la douleur d’apprendre le décès de sa mère quelques jours plus tard.
En décembre 1918, le Général Philippe Pétain remet à Gouraud la Grand-Croix de la Légion d’Honneur.

HAUT-COMMISSAIRE AU LEVANT

A la fin de 1918, l’Empire Ottoman – « Homme malade de l’Europe »  signe l’armistice de Moudros et quelques mois plus tard, le Sultan Mehmet VII est déposé par la « Révolution des Jeunes Turcs » menée par Mustapha Kemal. Celui-ci ne tarde pas à remettre en cause les accords de Moudros.

En vertu des accords Sykes-Picot (1916) sur le partage mandataire de l’Empire Ottoman entre Britanniques (Irak, Transjordanie et Palestine) et Français (Syrie et Liban), Gouraud est envoyé par Clémenceau comme Haut-Commissaire au Levant et Commandant en Chef de l’Armée du Levant. Il débarque à Beyrouth le 21 décembre 1919 et y reçoit un accueil chaleureux, notamment de la part des Maronites et Arméniens, inquiets des volontés expansionnistes et unificatrice du Roi Fayçal d’Arabie sur la Syrie et le Liban. En 1920, Gouraud doit faire face aux ambitions du Roi Fayçal d’Arabie, membre de la lignée de Hachémites. Fayçal, soutenu par les Britanniques veut s’emparer de la Syrie dont il a été proclamé Roi. Gouraud demande d’urgence de renforts à Paris et dispose de 35 000 hommes, dont des unités de la Légion Etrangère et des automitrailleuses. Les Français repoussent alors les Arabes à Khan Meyssaloun le 24 juillet 1920.

Le Mandat diffère du protectorat dans le sens où Gouraud reçoit la délégation de la SDN pour conseiller et aider les populations, former les futurs cadres institutionnels en vue de préparer la souveraineté de futurs Etats.

Henri Gouraud fait alors preuve de réalisme et découpe la Syrie en plusieurs entités aux statuts différents afin de respecter les « identités compactes ». Ainsi, le « Grand Liban » Sunnite, Chi’ite, Chrétien et Druze est proclamé lors du Discours de Zahlé (3 avril 1920). La Plaine de la Bekka est rattachée au Grand Liban, tandis que la Syrie est partagée entre les Etats à majorité sunnite (Damas et Alep) et les Territoires autonomes des Alaouites et du Djebel el-Arab (Druze). Disséminés dans ces quatre territoires, les Chrétiens Maronites, Syriaques et Orthodoxes n’ont pour leur part, aucun statut séparé, car trop complexe à mettre en place. Et c’est là que le bât blesse puisque cette division administrative sur un schéma confessionnel va accentuer les antagonismes inter-communautaires sur le long terme, aboutissant finalement à un échec politique.
Dans les Etats et Territoires, Gouraud est représenté par un délégué secondé de fonctionnaires qui épaulent les « Conseils représentatifs », composés d’élus locaux. En 1922, les Territoires Druze et Alaouite sont érigés comme Etats autonomes, avec pour capitales respectives Soueïda et Lattaquié. Toujours en Syrie, une Cour de Cassation est créée à Damas et des Tribunaux sont installés dans les grandes villes de Syrie et du Liban.

A côté du cadre politique, Gouraud fonde des écoles, des Hôpitaux (dont l’Hôtel-Dieu de Beyrouth) et des dispensaires. Enfin, il dresse un cadastre et réorganise les douanes avec la Palestine, la Transjordanie et la Turquie.

Gouraud se charge aussi de politique culturelle, puisqu’un service archéologique est créé pour la Syrie et le Liban. Entretemps, le Général Gouraud est devenu membre de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres de Paris.

Très vite, Henri Gouraud doit faire face à plusieurs oppositions. La première vient des Alaouites, réputés bons guerriers des montagnes et farouchement attachés à leurs libertés dans le Djebel Ansarieh. Gouraud vient à bout de leur révolte mais ne les soumet pas afin d’en faire des alliés. De leur côté, les tribus alaouites comprennent que leur intérêt n’est pas de se mettre les Français à dos. Lorsque Gouraud prend possession de la région de Lattaquié et du Djebel Ansarieh, il nomme le Colonel Nieger comme représentant mais laisse les tribus alaouites régir leurs propres tribunaux. Nieger entreprend alors un important travail en matière d’infrastructures, d’aménagement et de santé. Plus tard, l’accès à la nouvelle Académie Militaire de Homs leur sera ouverte.

Une courte guerre méconnue éclate aussi contre la Turquie de Kemal Atatürk (l’ancien Colonel Mustapha Kemal) à propos du Sandjak d’Alexandrette et de la Cilicie. Dans un froid glacial, l’Armée française combat durement mais avec succès à Marache, Ourfa et Ain Tab. Finalement, suite aux accords d’Angora signés entre Paris et Istabul, la Turquie peut récupérer la Cilicie mais s’engage à respecter la nouvelle frontière. En 1921 cependant, sur la route de Kuneïtra à Damas, il tombe dans une embuscade dont il ressort indemne. Le Gouverneur de Damas est tué.

Rentré définitivement à Paris en 1923, il entre au Conseil Supérieur de la Guerre. La même année, alors qu’il est aux États-Unis, il apprend sa promotion à la fonction de Gouverneur Militaire de Paris. En 1924, il représente la France aux obsèques du Président Wilson. En 1928, il crée l’Association du Souvenir aux Morts des Armées de Champagne, suivie en 1933 de la fondation de monuments aux Morts des Armées de Champagne et l’Ossuaire de Navarin. Il effectue aussi plusieurs voyages ; Pologne, Indes, États-Unis, Turquie et AOF. En 1937, toujours vénéré par les parisiens, le Général Henri Gouraud quitte la vie militaire. En 1940, profondément affecté par l’invasion allemande, il quitte Paris pour Royat non loin de Clermont-Ferrand. Il n’y revient qu’en 1945 avant de décéder le 16 septembre 1946, la même année que l’indépendance de la Syrie et du Liban. Le 26 septembre, le Gouvernement du Général de Gaulle lui rend hommage par des obsèques nationales devant le Monument de la Ferme de Navarin à Souain, dans le département de la Marne. Il repose dans la crypte du même monument « au milieu des soldats qu’il a tant aimé. »

Son képi et sa montre sont entreposés au Fort de la Pompelle à Reims. Henri Gouraud était titulaire de nombreuses décorations dont les cinq ordres de la Légion d’Honneur, la Médaille Militaire, la Croix de Guerre, la Médaille Commémorative de la Grande-Guerre, l’Ordre des Saints Maurice et Lazare l’Army Distinguished Service Medal, ainsi que les Ordre de Nichan Ikikhar et Nichan el Anouar (Maroc). Il a laissé plusieurs écrits dont : La Pacification de Mauritanie, Journal des marches et opérations de la colonne de l’Adrar, Souvenirs d’un Africain, au Soudan (1939) et Zinder-Tchad. Souvenirs d’un Africain (1944).

Aujourd’hui, son petit neveu le Général Xavier Gouraud préside l’ASMAC (Association du Souvenirs aux Morts des Armées de Champagne).

Lire :

GOURAUD Philippe : Le Général Henri Gouraud au Liban et en Syrie 1921-1923, L’Harmattan, Paris
LAURENT Annie : La crise syrienne : ses causes historiques, Nouvelle Revue d’Histoire, N° 61, août-septembre 2012

*(1) Commandant légendaire du Régiment de Marche de la Légion Etrangère en 1917-1918
*(2) Australian and New-Zealand Army Corps