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27 avril 1404 : Mort de Philippe II le Hardi, Duc de Bourgogne

– Né le 17 janvier 1342 à Pontoise, quatrième fils de Jean II le Bon et de Bonne de Luxembourg, frère de Charles V Roi de France, de Louis d’Anjou et de Jean de Berry, Philippe dit Sans Terre s’illustre à la bataille de Poitiers (19 septembre 1356) en combattant aux côtés de son père des assaillies anglaises. Il est resté célèbre pour son cri : « Père gardez-vous à droite ! Père gardez-vous à gauche ! ». Son comportement lui vaut le surnom du Hardi. De 1358 à 1359, il connaît la captivité à Londres, le temps que son frère Charles de Normandie (Charles V) alors Dauphin réunisse la somme nécessaire à la libération de Jean le Bon.

– S’il est décrit par bon nombre de chroniqueurs comme « noir et laid », avec un nez busqué, mais particulièrement robuste, en plus d’une inclination certaine à la rapacité doublée d’un amour pour le luxe et l’argent, Philippe le Hardi est un prince extrêmement intelligent et doublé d’un très bon chef de guerre. Jean Froissart disait de lui qu’il « voyait loin » et Christine de Pizan louait son « souverain sens et conseil ».

– En 1363, après la mort du Duc Philippe de Rouvres le puîné des Valois est en passe de devenir l’un des seigneurs les plus puissants du Royaume de France (ou Sire des Fleurs de Lys). En effet, son père le fait Lieutenant-Général du Duché de Bourgogne qui englobe les Flandres, les villes de Liège, Bruxelles et Charleroi, une partie de la Champagne, la Puisaye (Yonne), l’Auxerrois, le Dijonais, le Nivernais, l’Auxois et la Franche-Comté. Le Charolais (aujourd’hui partie de la Saône-et-Loire) alors possession du Comte Bernard VI d’Armagnac, sera acheté contre une forte somme en 1390. Le 6 septembre de la même année par l’acte de Germigny-sur-Marne, Philippe le Hardi est proclamé Duc de Bourgogne, Comte de Flandres et d’Artois, Comte Palatin de Bourgogne et de Franche Comté. Philippe fixe alors la capitale de son Duché à Dijon et y crée une Cour des Comptes à l’exemple de celle déjà existante à Paris, fondée par Philippe le Bel. Prenant exemple sur son frère le Roi, il s’entoure d’un Conseil entièrement composé de gens loyaux et dévoués : Guy de PontaillerGuillaume de la TrémoilleGirard de Longchamps et Jacques de Vienne.

– En 1369, après de dures négociations entre Charles V et le Comte de Flandres Louis de Mâle, Philippe le Hardi épouse  Marguerite III de Flandres, veuve de Philippe de Rouvres et fille du Comte Louis. Celui-ci n’ayant pas eu de fils survivant, la Flandre avec ses turbulentes cités drapières et commerçantes est alors apportée en dot à Philippe qui gagne alors Lille, Arras, Hesdin, Ypres, Dixmulde, Bruges, Messines, Cassel, Malines et Anvers. L’autre gagnant de ce mariage diplomatique étant bien sûr Charles V qui voit les Flandres repasser sous l’influence de l’Hôtel Saint-Pol et de Vincennes au détriment de la Cour de Londres. Les deux époux étant cousins au quatrième degré, une dispense papale a dû être aussi obtenue. Le mariage a lieu en grandes pompes en l’église Saint-Bavon de Gand. De cette union enfin, naîtront sept enfants dont cinq survivront ; Jean Comte de Nevers le futur Sans Peur, Charles de Bourgogne, Antoine de BrabantMarie et Marguerite de Bourgogne.

Palais ducal de Dijon

Palais ducal de Dijon

– Ambitieux mais loyal envers son frère le Roi Charles V, Philippe le Hardi lutte contre les Anglais en participant aux côtés de Louis d’Anjou, Jean de Berry, Bertrand du Guesclin et Olivier V de Clisson Connétables, à la reconquête du Poitou. Il aide aussi le Royaume à se débarrasser des Grandes Compagnies. Mais de caractère dépensier et ambitieux, à l’instar de ces deux autres frères Jehan de Berry et Louis d’Anjou, il entretient de très mauvaises relations avec les Conseillers de Charles V, nobles d’armes, prélats, hommes d’Eglise, clercs, légistes et financiers mais hommes d’expérience et habiles administrateurs ; Philippe de Mézières, Pierre d’Orgemont, Jehan de la Grange, Jehan de Sarrebrück, Enguerrand VII de Coucy, Philippe de Savoisy, Jehan Le Mercier, Hugues Aubriot, Jehan et Bureau de la Rivière, Jehan de Dormans, Nicolas Oresmes… Avec Charles V, marque du début de construction d’un Etat moderne, les Princes et les grands vassaux se voient éloignés du Conseil par des personnalités fidèles et compétentes.

– Philippe le Hardi se préoccupe alors de son apanage de Bourgogne. Il doit alors lutter contre les turbulents barons de Franche-Comté, menés par Jehan de Neuchâtel, jaloux de leurs libertés et maintenant un esprit indépendant vis-à-vis de Dijon et Beaune. Il faut compter aussi faire face à des chefs de compagnies qui guerroient pour eux-mêmes avec des subsides anglais. La tranquillité est cependant rétablie à l’est de la Saône quand des franc-comtois livrent Jehan de Neuchâtel aux Bourguignons.
Le Duc gère néanmoins avec habileté, Il développe et embellit les villes comme Dijon et Beaune,tout en finançant l’entretien des grandes Abbayes Cisterciennes.

– Mais les affaires flamandes le préoccupent vite. En effet, en 1379, en raison de tensions commerciales avec Ypres liées à la construction d’un canal sur la Lys par les Brugeois au détriment de Gand, les marchands et drapiers gantois menés par Philippe van Altewerde (fils de Jacques – ou Jacob – van Aldewerde qui s’allia à Edouard III plus de trente années auparavant) déclenchent la révolte dite des « Chaperons blancs ».
Après la mort de Charles V, qui dans son testament, avait éloigné ses trois frères de la régence, Philippe le Hardi, Jehan de Berry et Louis d’Anjou reviennent en force au Conseil du jeune Charles VI pour former le fameux Gouvernement des Oncles. Les anciens conseillers de Charles V sont évincés sans autre forme de procès et derrière un paravent de loyauté, les trois oncles œuvrent en faveur de leurs apanages et de leurs intérêts. Mais à ce jeu, c’est Philippe le Hardi qui se montre le plus habile. En effet, il marie son fils aîné avec Marguerite de Bavière fille du Duc Louis de Wittelsbach, pendant que son neveu Charles VI épouse Isabeau de Bavière, la sœur de Marguerite. D’autre part, sa fille Marguerite de Bourgogne épouse Guillaume IV de Hainaut, fils d’Albert de Hainaut régent des Comtés de Hainaut, de Zélande et de Hollande qui vont ensuite être rattachés au grand Duché.

– Fort de sa place au Conseil royal, Philippe le Hardi peut se davantage porter son attention vers les Flandres. En effet, les Chaperons blancs se rapprochent dangereusement de l’Angleterre et se proclament Urbanistes, c’est-à-dire partisans du Pape de Rome Urbain VI soutenu par l’Angleterre et opposé au Pape d’Avignon Clément VII appuyé par l’Ecosse et la France. En 1382, vaincu par les Gantois, Louis de Mâle se réfugie à la cour de France et demande l’aide de Charles VI. Soutenant alors son beau-père, Philippe le Hardi demande au Parlement de Dijon de faire voter un impôt qui permet la levée de 1 000 hommes d’armes pour réprimer la révolte des Gantois.
D’autre part, poussé par ses oncles, Charles VI laisse temporairement de côté la révolte des Maillotins et fait rassembler l’Ost royal par Olivier de Clisson pour marcher contre les Flamands. La confrontation a lieu à Roosebeke le 27 novembre 1382 et se solde par l’écrasement pur et simple des Flamands. Phlippe van Altewerde est retrouvé mort dans un fossé. Mais ce que n’avait pas prévu Philippe le Hardi se produit à son désavantage. En effet, les chevaliers français entrent dans Gand et soumettent la cité au pillage et aux exactions, chose que souhaitaient éviter son oncle et Louis de Mâle. Cela n’empêche pas non plus le duc de Bourgogne de s’emparer du Jacquemart, sorte d’automate frappant sur une cloche à chaque heure, qu’il offre à sa Bonne Ville de Dijon en échange de sa fidélité. Le Jacquemart  bien connu des habitants de Dijon se trouve toujours au clocher de l’église Notre-Dame.

– Mais en 1383, les Anglais qui s’étaient tenus jusque là loin des affaires flamandes en raison de fortes tensions politiques, décident de réagir, aidés en cela par le Pape Urbain VI qui prêche la Croisade dans les Flandres. Henri Despenser Évêque de Norwich lève alors une armée qui débarque à Calais et vient assiéger Ypres après avoir occupé plusieurs autres villes. Mais Ypres résiste, immobilisant les troupes anglaises et Philippe le Hardi demande alors l’appui de Charles VI. L’Ost royal rassemblé à Arras, revient alors en Flandres, et menace de prendre à revers l’armée de Despenser. Finalement, la question est réglée par la Trêve de Leulinghen qui doit expirer en 1385. Peu de temps après, Louis de Mâle meurt, ce qui permet à Philippe le Hardi de mettre définitivement la main sur la Flandres, l’Artois et Rethel. En outre, il relance l’économie flamande, fait bâtir des fortifications dont celle de l’Écluse et nomme le fidèle Guy de Pontailler et Jehan de Ghiselle Gouverneurs militaires en Flandres.
Les Anglais reviennent alors en Flandres en 1385 et s’emparent de Damme, provoquant la réaction de Philippe le Hardi et de Charles VI. Bourguignons et Français reprennent alors Damme et isolent Gand qui est sous la menace de la famine. Finalement, les Anglais finissent par se retirer et Philippe le Hardi signe le Traité de Tournai le 18 décembre 1385 par lequel il accorde son pardon aux Gantois en vue de relancer l’économie de la ville et de se concilier la bourgeoisie marchande, ce qui s’avère un remarquable coup politique. Comme le laisse entendre Georges Minois, on assiste alors à un tournant dans la politique personnelle de Philippe le Hardi. Afin de préserver les intérêts économique des Flandres – et donc du Duché de Bourgogne – il faut éviter de recourir à la guerre contre l’Angleterre dont les interventions sur le continent pourraient s’avérer néfastes. Il faut donc rechercher la paix avec la Cour de Londres pour la maintenir en Flandres et éviter les turbulences au sein des cités drapières.

– En 1388, Guillaume VII de Juiliers Duc de Gueldre défie outrageusement Charles VI. Contre l’avis d’Olivier de Clisson mais poussé par son oncle, le Roi de France décide d’intervenir contre l’impudent. Mais là encore, Philippe le Hardi souhaite éviter un bain de sang dans les riches Comtés du Hainaut et du Brabant, liés matrimonialement au Duché de Bourgogne. Du coup, il manœuvre pour que l’Ost royal de son neveu passe plutôt par les Ardennes et le Luxembourg pour affronter le Duc de Gueldre. Malheureusement, les troupes de Charles VI pourtant bien équipées se perdent dans les bois et les cours d’eau du massif et Ardennais et subissent les attaques meurtrières des hommes du Duc de Gueldre. Finalement, Philippe le Hardi réussit à préserver le Hainaut et le Brabant mais il vient de retourner Charles VI contre lui.

– Toujours selon les mots de Minois, le jeune Souverain a alors vingt-ans. Il commence à sentir sensiblement le poids de la tutelle de ses oncles Berry et Bourgogne. Poussé par son frère Louis de Touraine futur Duc d’Orléans – au demeurant, autre personnage pétri d’une ambition dévorante – et appuyé par Olivier de Clisson et le Cardinal Pierre Aycelin de Montaigu Archevêque de Laon, Charles VI décide d’écarter ses oncles du Gouvernement. Jehan de Berry et Philippe le Hardi sont alors brusquement exclus du Conseil royal et Charles VI rappelle à lui d’anciens conseillers de son père pour former le Gouvernement des Marmousets (l’expression datant de Jules Michelet).

– Pendant cinq ans, Philippe le Hardi ne paraît plus souvent à l’Hôtel Saint-Pol et vit de manière itinérante entre ses châteaux de Bourgogne, Dijon, Beaune et les Flandres où sa politique de réformes politiques, économiques et religieuses le rendent particulièrement populaire. Cependant, le brusque accès de folie de Charles VI en forêt du Mans à l’été 1393, suivi ensuite de la tragédie du Bal des Ardents lui permet de revenir aux affaires royales. En effet, en novembre 1393, par une ordonnance, Charles VI déclare qu’il n’est plus en état d’administrer son royaume et confie la Régence à ses oncles les Ducs de Berry et de Bourgogne, ainsi qu’à son frère Louis d’Orléans.
Très vite, de graves tensions apparaissent entre Philippe et son autre neveu Louis. En effet, le frère du Roi se montre particulièrement belliciste vis-à-vis des Anglais et s’attend à relancer la guerre contre la famille de Lancastre, chose que ne souhaite surtout pas le Duc de Bourgogne afin de maintenir la prospérité des Flandres.
En 1396, son fils aîné Jehan Sans Peur répond à l’appel de l’Empereur Sigismond et se joint au relent de Croisade contre les Turcs. Mais il est capturé lors du désastre de Nicopolis par les hommes de Bajazet Ier et une fortune colossale est réclamée pour sa libération. Philippe le Hardi doit alors dépenser 200 000 ducats (soit sept-cent kilos d’or) pour libérer son fils. Il fait spécialement équipé de lourds chariots et arme une forte troupe pour conduire la rançon jusque dans l’actuelle Bulgarie.

– Alors qu’il veut rendre visite à son épouse Marguerite à Arras, Philippe le Hard s’éteint épuisé par la grippe à Halle le 27 avril 1404 après avoir fait jurer à ses trois fils – Jean Ier dit Sans Peur, Charles et Antoine de Brabant – de rester fidèles et loyaux envers le Roi de France. Il est inhumé à Dijon dans la Chapelle des Chartreux de Champmol.
Véritable fondateur de l’Etat Bourguignon – qui a la particularité de ne pas former en semble politique cohérent car séparé en deux parties distinctes du point de vue géographique -,  Philippe laisse à Jehan Sans Peur un héritage considérable du point de vue des possessions, de l’économie et de l’art et ce, grâce à un sens remarquable de l’administration. Cependant, la rivalité qui l’a opposé à Louis d’Orléans porte les germes de la tragédie qui surviendra après sa mort, à savoir la guerre civile entre Parti Armagnac et Parti Bourguignon.

Chartreuse de Champmol

– A l’instar de ses frères Louis d’Anjou devenu Duc de Naples et Jean de Berry, Philippe le Hardi fut un très grand prince mécène de son temps, très influencé par la diffusion culturelle des Flandres. Il soutient les musiciens ainsi que des peintres bourguignons et flamands comme Jean de Baumetz, Huçon de Bourgogne et Melchior Broederlam. Mais l’un de ses autres grandes passions artistiques reste les tapisseries dont il commande des exemplaires brodés d’or afin de décorer ses demeures. Il apprécie aussi tout particulièrement la chasse et le jeu de dés avec son frère le Duc de Berry.
Alors que Jean de Berry avait doté la ville de Mehun-sur-Yèvre d’un très beau château, Philippe le Hardi embellira Dijon en faisant poser les premières pierres du palais ducal avec la Tour-Neuve (aujourd’hui Tour de Bar) dont les travaux ont été dirigés par Belin de Comblanchien. Le Palais médiéval sera achevé au milieu du XVe siècle par Philippe le Bon, petit-fils de Philippe. Celui-ci a fait aussi bâtir la Chapelle des Chartreux de Champmol qui deviendra le mausolée familial des Ducs de Bourgogne, le Puits de Moïse. D’autre part, il aménage aussi d’autres châteaux, notamment en Bourgogne (Tallant, Germolles, Argilly et Rouvres) et en Flandres (Hesdin).
Enfin, en 1383, il signe un décret ordonnant aux moines et aux vignerons du Duché de Bourgogne de n’utiliser que du cépage Pinot noir pour la production de vins rouges en lieu et place du Gamay et des autres cépages disparus après l’épidémie du phylloxéra. Du coup, comme l’écrit Jean-Robert Pitte, quelques années après l’introduction définitive du Pinot Noir en Bourgogne, les vins du Duché deviennent très vite les plus appréciés à la Cour de Paris comme à la Cour des Papes d’Avignon. Cet héritage de Philippe le Hardi fait toujours l’une des grandes richesses de la Bourgogne.

Lire :
– FAVIER Jean : La Guerre de Cent Ans, Fayard
– MINOIS Georges : La Guerre de Cent Ans, Perrin, coll. Tempus
– SCHNERB Bernard : L’Etat Bourguignon 1363-1477, Perrin, coll. Tempus