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28 juillet 1914 : Vienne déclare la guerre à la Serbie

Rappelons tout de suite un point important. Si l’assassinat de l’Archiduc François-Ferdinand et de son épouse la Comtesse Sophie Sotek a été commandité par un groupe d’officiers serbes nationalistes nommé « La Main noire » (Crna Ruka) et commandés par le colonel Dragutin Dimitrijevic, JAMAIS le Gouvernement Serbe n’a souhaité déclaré la guerre à l’Autriche d’une telle manière.  Le Roi Pierre Ier Karagjeorgjevic (qui a décidé d’abdiquer au profit de son fils Alexandre devenu Régent) et son Premier Ministre le National-Radical Nikola Pasic étaient certes assurés de l’alliance avec la France et la Russie mais souhaitaient pour autant mener une politique de bon voisinage avec l’Autriche-Hongrie en dépit des tensions nées par l’annexion (précipitée) de la Bosnie-Herzégovine à l’Empire central. Seulement, la poudrière que représente les Balkans a dépassé les protagonistes.

François-Joseph et Pierre Ier Karagjeorgjevic

François-Joseph et Pierre Ier Karagjeorgjevic

– L’émotion soudaine provoquée en Autriche-Hongrie incite très vite l’Empereur François-Joseph, soutenu par son gouvernement et son état-major à entamer une politique de fermeté avec Belgrade.
Mais si l’opinion publique veut en majorité une réponse ferme, les Ministres de l’Empereur divergent quant à l’attitude à adopter.

Pour l’instant, conformément aux lignes directrice de la Triplice, Vienne cherche l’appui de Berlin. Or, comme l’a bien montré Charles Zorgbibe dans sa dernière biographie de Guillaume II, celui-ci est d’abord hésitant à lancer son Empire dans une guerre qu’il ne souhaitait pas. En revanche, le Grand Etat-Major impérial commandé par Helmut von Moltke et le Kanzler (Chancelier) Theobald von Bethmann-Hollwegg incitent Guillaume II à soutenir François-Joseph. Lors des Entretiens de Potsdam (5-6 juillet) entre politiques Allemands et Autrichiens, Bethmann-Hollwegg indique à ses interlocuteurs de Vienne que le moment est favorable à une intervention armée. Enfin, von Moltke pousse von Hötzendorff à mener une action armée. Guillaume II déclare par la suite à François-Joseph qu’il « marchera à ses côtés sans reculons ».

– Ainsi, le Conseil de la Couronne du 7 juillet qui tient séance à Vienne voit les avis diverger. Le Comte Leopold Berchtold Ministre des Affaires Etrangères ouvre le feu en prenant position pour une opération armée puisque l’Empereur a l’appui de l’Allemagne. En revanche, le second personnage de l’Empire, le Comte Istvan Tisza Premier Ministre (hongrois) – admirateur de Bismarck – penche pour présenter une note ferme à Belgrade mais avec des conditions acceptables pour s’assurer la coopération du Gouvernement Pasic (alors en pleine crise) et rassurer la Russie quant aux intentions autrichiennes. Le but de la manœuvre serait aussi d’annihiler l’influence néfaste du nationalisme serbe en Bosnie, Croatie et Slovénie. Il est rejoint en cela par le Comte Karl Stürgkh Président du Conseil Autrichien. Mais Berchtold met en avant l’argument qu’une réponse limitée à l’attentat de Sarajevo ne ferait que donner une position de faiblesse à la Double Monarchie. Leon von Bilinski Ministre des Finances et Tuteur de la Bosnie-Herzégovine rapporte l’avis du Général Oskar Potiorek Gouverneur de la province qui explique que les Serbes ne comprennent que la force et qu’il faut donc faire cesser leurs menées.
– Enfin, si une partie du gouvernement opte pour des pressions diplomatiques sur Belgrade, l’Etat-Major Impérial que dirige Franz Conrad von Hötzendorf prêche clairement pour une intervention armée afin de punir la « vipère serbe ».

– Le 8 juillet, Heinrich von Tschirschky Ambassadeur allemand à Vienne fait pression sur les Austro-Hongrois pour démarrer au lancer une expédition militaire au plus vite contre les Serbes. Tisza réagit immédiatement par un communiqué où il demande à Berlin de préconiser une voie modérée.

– Guillaume II et François-Joseph s’inquiètent de l’attitude de la Russie. Nicolas II interviendra-t-il ? Pour l’Etat-Major allemand, une campagne punitive rapide contre les Serbes prendra l’Armée russe de court puisque les services de von Moltke estiment que les troupes du Tsar ne pourront être mobilisées dans des délais restreints.
Au moment même, Saint-Pétersbourg est mis au courant des tensions entre Vienne et Belgrade et fait savoir que la Russie s’opposera à toute menée militaire autrichienne contre l’allié serbe.
Mais ce que ni Berlin ni Vienne ne mesure alors, c’est que les milieux militaires russes et une partie de la Douma incitent eux aussi Nicolas II à adopter une attitude ferme face aux Allemands et aux Autrichiens. Laisser la Serbie isolée face à Vienne serait perçu comme une humiliation pour la Russie, d’autant qu’une telle attitude laisserait les Autrichiens prendre davantage pied vers les détroits de Méditerranée.

– D’autre part, il faut bien garder à l’esprit que la France et la Russie sont très liées par l’alliance contractée en 1893. Et Paris incite Moscou à se montrer ferme vis-à-vis de Vienne, notamment par la bouche de Maurice Paléologue, l’ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg. Seulement, Paléologue est handicapé par un problème technique. En effet, afin d’éviter que les messages diplomatiques français Saint-Pétersbourg – Paris ne soient interceptés par le déchiffrage allemand, il doit faire passer ses messages via Stockholm, ce qui allonge les communications. Ce faisant, le Quai d’Orsay et Matignon sont généralement en retard dans la réception des informations venues des Chancelleries d’Europe.
Du 20 au 23 juillet 1914, Raymond Poincarré Président de la République et le Radical-Socialiste René Viviani, Président du Conseil, se rendent en visite officielle à Saint-Pétersbourg pour assister à des manœuvres militaires russes. Poincarré fait alors de l’ombre à Viviani et en profite pour s’assurer du soutien mutuel des deux puissances. A Saint-Pétersbourg on semble rassuré, Paris tiendra ses engagements.
Lorsque les deux hommes d’Etat français reviennent en France, Viviani ordonne à Joffre de faire reculer l’Armée française à 10 kilomètres de la Frontière avec l’Allemagne afin d’éviter les incidents et de ne pas apparaître comme agresseur. Pendant ce temps, Guillaume II se rend à Kiel pour assister à sa régate estivale qu’il affectionne particulièrement.

– Mais le 23 juillet, assuré du soutien de l’Armée austro-hongroise, François-Joseph et son gouvernement adressent un ultimatum à Belgrade. Véritable pousse-au-crime, il y est stipulé en neuf conditions – et sur un ton volontairement condescendant –  que le Roi Pierre Ier et son gouvernement devront enquêter et arrêter les meneurs de l’attentat du 28 juin, ainsi que leurs présupposés complice. D’autre part, Belgrade devra faire cesser les menées nationalistes antiautrichiennes en Bosnie et en Croatie. Enfin, la police et l’armée royale serbe devront intégrer dans leurs rangs des éléments austro-hongrois pour participer à l’enquête. Vienne veut ainsi pousser Belgrade à rejeter l’ultimatum arguant d’une ingérence étrangère dans ses affaires intérieures. Mais Alexandre, Pierre Ier et Pasic décident d’accepter les huit points de l’ultimatum, soutenus en cela par l‘ambassadeur russe Nikolaï Hartwig (considéré comme un grand ami des Serbes), ainsi que par Sergeï D. Sazonov, Ministre des Affaires Etrangères du Tsar. Ils émettent alors une réserve quant au qui stipule l’intégration de policiers impériaux dans les forces de l’ordre serbes. Pasic propose alors à Vienne qu’une Cour Internationale de Justice examine les conditions. Toujours dans l’espoir d’éviter une escalade, Pasic indique que Belgrade est entièrement prête à coopérer si sa Souveraineté est garantie. Le vieux ministre essuie se retrouve presque isolé car le reste du Gouvernement Serbe et l’Opinion refusent l’ultimatum vécu comme une humiliation, sûrs du soutien des Russes. Pour eux, le Gouvernement n’a rien à voir avec Dimitrijevic et c’est l’Autriche qui est l’agresseur.
– Une enquête est néanmoins menée par la police serbe et aboutit à l’arrestation de Danilo Ilic, un membre du mouvement Jeune Bosnie mais tout lien quelconque avec le gouvernement royal de Belgrade est écarté. Du coup, le 25 juillet, le Régent Alexandre convoque le Voïvode Radomir Putnik pour lui ordonner de mobiliser la petite armée royale.
Pasic remet néanmoins la réponse de l’ultimatum aux Autrichiens mais ceux-ci la trouvent insuffisante et le Gouvernement de Vienne déclare la guerre à la Serbie le 27 juillet. Mais von Hötzendorf obtient qu’elle soit différée le lendemain. En même temps, les relations entre Vienne et Belgrade sont officiellement rompues.

– Le 28 juillet, Guillaume II revient de Kiel et découvre l’ultimatum et sa réception à Belgrade. Là, il incite d’abord Vienne à la pondération malgré la mobilisation générale serbe. Du coup, l’Empereur François-Joseph proclame une mobilisation partielle et non pas générale, pariant que Nicolas II n’interviendra pas. Lourde erreur. Vienne est alors prise d’une fièvre patriotique et la foule se masse enthousiaste devant la Hofburg.

– Mais c’est la décision de Saint-Pétersbourg qui surprend entièrement Vienne et Berlin, malgré les pressions exercées par l’Ambassadeur d’Allemagne Pourtalès à convaincre les Russes de faire pression sur leurs alliés serbes. Et en dépit des estimations du Grand Etats-Major sur la possibilité de l’Armée russe à mobiliser rapidement. Ainsi, dès qu’il apprend la déclaration de guerre de Vienne à Belgrade, Nicolas II sait qu’il ne peut plus reculer, d’autant que les milieux impériaux russes le poussent à entrer en guerre contre Vienne. Le Tsar déclare alors dans un message : « Par-dessus la tête de la petite Serbie, c’est contre la Grande Russie que l’épée autrichienne est tendue ! » Le jour-même, le Tsar décrète la mobilisation dans les principaux Districts Militaires de l’Empire (Saint-Pétersbourg, Moscou, Minsk, Varsovie, Kiev et Kazan).

– Pendant ce temps à Londres, le Gouvernement Liberal d’Herbert Asquith et notamment son Chef du Foreign Office Sir Edward Grey s’inquiètent quant à la tournure. Ne nourrissant aucune sympathie pour la Serbie, les Britanniques ne souhaitaient pas s’ingérer dans un conflit par lequel ils ne se sentent guère concernés. Grey a aussi les pressions des milieux financiers et négociants qui ne sont guère enthousiastes à voir une guerre éclater en Europe.
Mais lorsqu’ils apprennent les conditions émises par Vienne à Belgrade, Asquith et Grey s’émeuvent, les considérant trop sévères. Mais Grey veut encore sauver la paix et propose le 30 juillet une Conférence internationale qui permettrait aux Russes et aux Autrichiens de négocier directement. Mais Guillaume II refuse car Vienne se retrouverait en position minoritaire, ce qu’il ne souhaite pas. Le projet du chef du Foreign Office n’aboutit donc pas et Londres se montre de plus en plus inquiète quant à l’attitude des empires centraux qui menace l’équilibre européen.
Du coup, si George V reste peu clair sur ses intentions devant Poincarré alors en visite à Londres, le First Sea Lord (Premier Lord de l’Amirauté) Winston Churchill décide de placer la Home Fleet en alerte afin d’aider la France si nécessaire.

Le mécanisme des alliances est dès lors nettement enclenché et rien de pourra l’arrêter jusqu’à la déflagration.

Source :
– MILZA Pierre : Les Relations Internationales de 1871 à 1914, Armand Collin
– SCHIAVON Colonel Max : Le Gouvernement de Vienne face à la crise, in Nouvelle Revue d’Histoire, HS N°8 Été 1914. Le suicide de l’Europe, juillet-août 2014.