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Campagne d’Alsace 1944-1945 (Troisième partie)

4 – STABILISATION DU FRONT AUTOUR DE COLMAR

1 – Défense allemande et désaccords français

– A la fin du mois de novembre, alors que Jacob L. Devers confie la priorité des opérations à Patch, pensant que les Français du Général de Lattre viendront facilement à bout des forces allemandes basées dans Colmar. Sauf qu’à leur surprise, les Allemands cherchent à s’y renforcer plutôt que de se replier sur la rive droite du Rhin. Et s’ils commencent à décrocher dans les Vosges, c’est pour mieux se replier dans la Plaine d’Alsace. Preuve en est que le Führer confie un nouveau groupe d’armées au fidèle Reichsführer-SS Heinrich Himmler pour maintenir les positions allemandes sur la rive gauche du Rhin : le Heeres-Gruppe Ober-Rhein. Celui-ci regroupe les unités stationnées sur la rive allemande, ainsi que la 19. Armee.

– Le 15 décembre, Friedrich Wiese cède son commandement au Generalleutnant Siegfrid Rasp qui se montre assez peu enthousiaste quant aux qualités militaires de Himmler. En revanche, celui-ci se montre tout  à fait capable d’envoyer des renforts à la 19. Armee qui a réussi à sécuriser ses positions dans la Forêt de Harth entre Mulhouse et le Rhin, dans le Bassin Potassique, ainsi que sur une ligne Saint-Amarin – Cernay – la Thur.  Rasp s’emploiera à renforcer chaque hameau, chaque ferme et chaque village avec des détachements d’infanterie de tous types.

– Souhaitant ménager le Ier Corps de Béthouart éprouvé par les combats de la trouée de Belfort et Mulhouse, Jean de Lattre de Tassigny donne la mission principale au IInd CA de Joseph de Goislard de Monsabert (3e Division d’Infanterie Algérienne, Corps Franc Pommiès et Tabors Marocains), tandis que le Ier CA de Béthouart (1re DB, 5e DB, 9e DIC, 2de DIM et 4e DMM) réalisera « un dispositif d’infanterie solide et cohérent appuyé par toute l’artillerie pour éviter les infiltrations ennemies sur la ligne Doller – Mulhouse – Canal de Huningue-Rhin ».
Mais cette décision s’explique par le début des querelles de clochers (dixit J-Ch. Notin) entre les chefs français. Conformément au plan de Devers, la 2e DB se retrouve sur la Poche de Colmar, alors que la poussée vers la Sarre est « américanisée ». Et Leclerc ne se montre par défavorable à tendre la main aux deux autres divisions blindées de la Ire Armée afin de donner l’estocade contre Colmar. Mais comme le note Jean-Christophe Notin, de Lattre y est fortement réticent. Comme il le fait remarquer à Monsabert : « la 2e DB a libéré Paris et Strasbourg, c’est la Ire Armée qui libérera Colmar ». Or, la 2e DB est à 30 km au nord de Colmar pendant que le IIe CA est encore sur la Crête des Vosges et le Hohneck. C’est en grande partie pour cela que c’est à Monsabert de déboucher vers la capitale du Haut-Rhin depuis le massif et non pas d’attaquer en tenaille par le nord et le sud. Leclerc tempête et va parfois même dire en coulisses à ses officiers que « de Lattre est un con » (1). Dans la 2e DB, on raille de Lattre, « le fantassin » qui n’y connaît rien à l’emploi des chars. Henri de Vernejoul, le patron de la 5e DB s’emporte lui aussi contre son chef : « les deux jours de campagne éclair encore possibles le 30 novembre, deviendront deux mois de tueries et de ruines après le 3 décembre ». En outre, Devers – qui ne s’encombre pas du débat franco-français – octroie à de Lattre le commandement de toutes les forces bordant la poche de Colmar dont la 2e DB et la 36th US Division de Dahlquist. Pour Leclerc, c’est un coup dur, d’autant que Devers et Patch lui entretenaient l’illusion d’un raid sur Mayence. Pour échapper à l’emprise du commandant de la Ire Armée, Leclerc va jusqu’à rédiger une lettre à de Gaulle alors en visite auprès de Staline à Moscou pour justifier sa bonne coopération avec les Américains, notamment avec Haislip et Patch. Mais en vain, la 2e DB doit se placer sous le commandement du IIe CA. Leclerc réclame de l’Infanterie pour appuyer ses chars. Les Américains ne peuvent lui en fournir et Monsabert refuse de lui céder des compagnies à pied, peut-être par peur (J-Ch. Notin). Pour Leclerc, de Lattre prend du retard et finira par confier l’assaut sur Colmar à sa division, alors que « c’est une mission de division d’infanterie ». ll craint aussi – à juste titre – que les Allemands ne se renforcent. De son côté, Devers s’impatiente et insiste pour que les unités assignées à Monsabert soient capables de lui apporter le soutien nécessaire.

Generalleutnant Siegfried Rasp. Commandant de la 19. Armee dès le 5 décembre

Generalleutnant Siegfried Rasp. Commandant de la 19. Armee dès le 15 décembre

2 – « Indépendance » s’enlise

– Revenons-en aux opérations. Le 6 décembre, de Lattre précise ses intentions : étrangler la tête de pont allemande par de puissantes actions convergentes le long du Rhin et de « faire sauter la zone d’amarrage de la défense adverse à la limite de la plaine et de la montagne. » L’attaque a lieu le 7 décembre avec pour objectif Orbey et Sélestat. Mais le temps est épouvantable, les troupes Monsabert connaissent de sérieuses difficultés. Pendant trois jours, Tirailleurs et FFI s’acharnent chasser les Allemands du secteur du Grand Ballon et de la Ligne des Crêtes mais ils piétinent en raison du mauvais temps et de la résistance allemande.
La 2e DB est immobilisée par des inondations le long du Rhin. De Lattre a finalement finalement octroyé à Leclerc le 1er RCP du Lieutenant-Colonel Jacques Faure à Leclerc mais la collaboration n’est pas au beau fixe. Pire encore, Faure se plaint que ses soldats soient envoyés à l’abattoir. La coopération entre Parachutistes et les soldats de Leclerc a été presque déplorable, aux regrets d’officiers de la Division Blindée. Mais le grief contre Leclerc relevant qu’il privilégie la sauvegarde de ses hommes au mépris de ceux des autres n’est pas du seul apanage de Faure. Saint-Hillier, patron de l’état-major de la DFL et fidèle de feu Diego Brosset, est autant hargneux dans ses propos contre de Lattre que contre Leclerc.
Le Ier Corps de Béthouart connaît lui aussi de sérieuses difficultés, si son aile droite réussit à entrer dans Thann mais Cernay reste aux mains des Allemands. Bien évidemment, Himmler met ce temps à profit pour renforcer la Poche de Colmar.

– Le Général de Monsabert décide alors de limiter ses prétentions en attaquant en force Orbey et Ribeauvillé. L’offensive reprend donc le 15 décembre. La 36th Division s’empare de Kaysersberg dans le Vignoble alsacien le 17, tandis qu’Orbey tombe le lendemain 18. Au nord de Kaysersberg, Ammerschwir – détruite à 85% – tombe aux mains des troupes de Monsabert.  Toutefois, notons au moins un autre succès. Les Chacals du 9e Zouaves (Lieutenant-Colonel Aumeran) tend la main au Corps Franc Pommiès en s’emparant du Col de la Schlucht en amont de Munster.Devant les problèmes causés par la Résistance allemande, Alexander M. Patch décide d’envoyer la 3rd « Rock of the Marne » d’O’Daniel dans le secteur de Colmar le 15 décembre. Mais rien y fait, le mauvais temps englue les troupes françaises et les 2 divisions blindées de Béthouart sont essoufflés. Du côté allemand, en Himmler envoie toujours des renforts. à Siegfried Rasp dont les forces contrôlent encore le Canal Ill-Rhin sur le flanc de Monsabert, ce qui gêne considérablement l’attaque franco-américaine. La température chute très vite et la neige se met à tomber. Pour de Lattre, les chances de succès s’amenuisent, ce qui n’est pas l’avis de Leclerc qui veut encore isoler les Allemands avec sa division aux effectifs quasiment pleins, afin d’en terminer avant Noël. Mais les défenseurs du « Roi Jean » comme François de Lannoy avancent l’argument (crédible) que la logistique de la Ire Armée souffre elle aussi du mauvais temps, ce qui ne lui permettrait pas de lancer une vaste offensive contre Colmar dans ses conditions. Toujours selon de Lannoy : « de Lattre décide en commandant d’Armée, alors que ses généraux doivent d’abord se préoccuper des opérations à l’échelon d’une division ». Devers donne raison au commandant de la Ire Armée et c’est à lui que revient le dernier mot d’arrêter l’Opération « Indépendance » le 22 décembre. Leclerc enrage toujours. Le 25 décembre dans le village d’Erstein (que ses troupes ont libéré), Leclerc assiste avec de Gaulle à la messe de Noël célébrée par l’Abbé Lux. Après l’office, il fait part de son mécontentement au Chef du Gouvernement Provisoire et lui réclame une autre mission. Mais las des querelles entre généraux français, de Gaulle refuse net et reproche même à celui qui reste d’entre ses premiers fidèles son comportement avec de Lattre. Pour Leclerc, c’est un comble mais il ne trouve rien à redire.

– Pour l’heure, la Ire Armée commence à reconstituer ses forces. Mais au nord, les Allemands sont loin d’en démordre et veulent reprendre pied en Alsace.
[Suite]

(1) :  in NOTIN J-Chr. : Le Général Saint-Hillier. De Bir-Hakeim au putsch d’Alger, Perrin

Sources :
– CLARKE Jeffrey L. & ROSS SMITH Robert : Riviera to the Rhineland, http://www.iblio.org
– NOTIN Jean-Christophe : Leclerc, Perrin
– NOTIN Jean-Christophe : Le Général Saint-Hillier. De Bir-Hakeim au putsch d’Alger, Perrin
– DUTAILLY Lieutenant-Colonel H. : « La campagne d’Alsace » in MASSON Philippe (Dir.) : « Dictionnaire de la Seconde Guerre mondiale », T 1, Larousse, 1980
– DE LANNOY François : « La Ire Armée de la Provence au Rhin » in CONRAD Philippe (Dir.) : L’été 1944, Nouvelle Revue d’Histoire, août-septembre 2014