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Centenaire de la campagne des Dardanelles (1915-2015) : Première partie

– Le 26 octobre 1914, l’Empire Ottoman se range définitivement aux côtés des puissances centrales. Enver Pacha prend alors en charge la direction de la guerre. Les deux navires allemands Göben et Breslau, toujours ancrés à Sébastopol passent alors sous commandement turc. Le Vice-Amiral Wilhelm Souchon est nommé commandant de la flotte Ottomane. Très vite Enver Pacha décide d’engager les hostilités contre les Russes en Mer Noire. Le 2 novembre, Souchon divise sa flotte en quatre escadres qui attaquent respectivement Sébastopol, Feodosia, Yalta, Odessa et Novorossiïsk. Peu de temps après, le Général russe Ioudénitch déclenche une offensive dans le Caucase menaçant temporairement la frontière nord-orientale du vieil empire ottoman. On sait ce qu’il adviendra des Arméniens accusés de conciliation avec les troupes de Nicolas II.

1 – LA GENESE DE MAUVAISES DECISION

– Les Britanniques décident alors de réagir rapidement, Winston Churchill, Premier Lord de l’Amirauté (First Sea Lord), demande à ce que la Royal Navy bombarde les forts turcs gardant l’entrée du Détroit des Dardanelles.
Le 3 novembre, les HMS « Indomitable » et « Indefatigable » (Mediterranean Fleet) qui patrouillent en Mer Egée bombardent les Forts de la partie européenne (péninsule de Gallipoli). Le dépôt de munitions de Sud el-Bahr explose, provoquant la mort de 80 soldats turcs. En même temps, les navires français « Suffren » et « Vérité » canonnent les forts de la partie asiatique (secteur de Çanakkale). Mais ce succès rapide aura une conséquence funeste sur la suite des opérations. En effet, les Britanniques estiment que les défenses turques sont faibles et mal préparées, appelant à de prochaines opérations réussies.
Devant l’enlisement sanglant des combats de tranchées en Europe, Churchill compte profiter de la puissance de feu de la Royal Navy pour obtenir la victoire. Mais la question posée reste : comment ? Au tout début du conflit en Europe, Churchill envisage d’utiliser des bâtiments pour harceler les côtes allemandes par des opérations aussi ingénieuses qu’irréalistes. Le Premier Lord de l’Amirauté envisageait par exemple de constituer deux bases navales britanniques sur les îles de Borkum et Sylt en Mer du Nord. Il prévoyait aussi de faire débarquer des troupes russes sur la côte allemande de la Baltique, ce qui aurait pu – à ses yeux – entraîner une défaite rapide de l’Empire allemand. Enfin, il a aussi échafaudé un dernier plan amphibie prévoyant de faire débarquer des troupes du British Expeditionary Force (BEF) sur les côtes de Belgique et de Hollande, ce qui aurait conduit à la violation pure et simple de la neutralité batave.
Concernant la question des détroits, le Rear Admiral (Contre-Amiral) Mark Kerr, chef de la Mission Navale britannique à Athènes, imagine utiliser l’Armée royale grecque pour s’emparer de Gallipoli, ce qui aurait permis à des navires britanniques de pénétrer en Mer de Marmara. Ce plan ambitieux prévoit de déployer pas moins de 142 000 hommes. On lancera 50 000 hommes dans une attaque de diversion, pendant que 2 000 autres s’empareront des forts de Kum Kale. 30 000 autres s’empareront des Lignes de Bulair et 60 000 autres débarqueront le long de la côte sud de Gaba Tepe afin de prendre les Forts de Bahr. Mais ce plan n’est plus envisageable en raison de la politique intérieure grecque. En effet, le Roi Constantin Ier (membre de la famille Oldenburg et beau-frère de Guillaume II) refuse de lancer son pays dans la guerre.

– A Londres, au sein du Cabinet d’Asquith, Churchill n’est pas le seul à estimer qu’engager toutes les forces de la Grande-Bretagne en France et en Belgique reste une stratégie d’impasse. Le Chancelier de l’Echiquier David Lloyd-George (Travailliste) estime qu’il est envisageable d’attaquer l’Autriche-Hongrie par les Balkans ou par l’Italie. Lloyd-George émet aussi l’idée de menacer la Sublime Porte en débarquant dans le Sandjak d’Alexandrette dans le nord de la Syrie (aujourd’hui sur le territoire turc, juste au nord de Lattaqié).  De son côté, Maurice Hankey, Secrétaire du War Council, rédige un mémorandum recommandant de renforcer les alliances balkaniques afin de menacer l’Empire Ottoman.

– Le 1er janvier 1915, les Russes demandent aux Alliés d’engager une démonstration de force navale contre les Turcs, afin de soulager la pression exercée dans le Caucase sur les troupes de Nikolaï Ioudénitch (finalement, les Russes infligeront aux Turcs la  sanglante défaite de Sarikamiş le 17 janvier). Toujours selon les morts de Hart, compte-tenu de l’engagement des presque toutes les troupes britanniques et canadiennes en Europe de l’Ouest, le Gouvernement britannique et le War Council auraient « logiquement » dû répondre par un refus courtois. En même temps, la Grand Fleet commandée par Sir John Jellicoe avait connu plusieurs incidents et engagements malheureux qui avaient mis à mal le sentiment de supériorité des officiers navals de Sa Majesté. Pour venger l’affront humiliant de Coronel (27 décembre 1914), Jellicoe avait dû expédier 3 de ses meilleurs cuirassés de ligne dans l’Atlantique. Lord Horatio Kitchener (Secrétaire d’Etat à la Guerre) estime qu’une opération contre les détroits est impossible au début de 1915 car aucune troupe n’est encore disponible. Ceci-dit, en soulignant qu’aucune force ne peut être encore rassemblée, Kitchener laisse néanmoins la porte ouverte à une action si cela s’avère possible. Sir John Fischer adopte une position ambigüe. S’il se montre sceptique quant à une seule action navale, il estime cependant qu’elle pourrait réussir si elle est combinée stratégiquement à des actions terrestres menées par les Russes, les Grecs et les Bulgares. Or, pour l’heure, ni Athènes ni Sofia ne comptent s’engager dans un camp. Les Bulgares allant d’ailleurs pencher pour les puissances centrales… Seul Churchill se montre ouvertement enthousiaste à une action contre les détroits, trouvant là de quoi concrétiser l’application de ses ambitieux plans amphibies avortés. Le 3 janvier, il convoque le Vice-Amiral Sackville Carden Commandant de l’East Mediterranean Fleet, lui demandant s’il est possible de forces les Dardanelles avec seulement des cuirassés dépassés, avec des procédures pour réduire le risque des mines. Après avoir exposé ses évaluations, Carden est entièrement surpris d’entendre Churchill lui répondre : « L’importance des résultats peut justifier des pertes sévères. » Carden répond alors que même si l’on ne peut forcer les Dardanelles une première fois, au moins pourra-t-on en venir à bout grâce à un grand nombre de vaisseaux.
Sir John Fisher n’est pas d’accord avec Churchill et pense que le succès ne pourra être garanti qu’avec une opération au sol. Sauf que, son âge avancé (soixante-quatorze ans) et sa santé déclinante, ont provoqué l’effacement de Fisher au profit de Churchill qui a nettement gagné de l’ascendant au sein de l’Amirauté, comme du Cabinet.


2 – INCOHÉRENCES DU PLAN DE DÉPART 

– Les premières réunions du War Council ont lieu en janvier 1915. Cette instance spécialement créée pour la direction