Vous êtes ici : France Histoire Esperance » histoire » Chroniques des Dardanelles (1915-2015) – 11

Chroniques des Dardanelles (1915-2015) – 11

– Au sein du War Council et du Cabinet, l’opération dans les Détroits fait autant l’objet de débats que de confusion. Il faut dire que les mauvaises nouvelles s’accumulent, provenant de France et de l’Est de la Méditerranée. Certains avancent l’idée d’abandonner l’opération. Mais Herbert Kitchener refuse catégoriquement, craignant que les conséquences politiques ne soient désastreuses dans les Balkans et que le prestige britannique ne soit écorné dans le monde arabe. Kitchener opte alors pour l’envoi de trois divisions en plus de la 52nd Lowland qu’il avait promise à Hamilton.
Pour le coup, Kitchener renomme de façon symbolique le War Council en « Dardanelles Committee ». Il est alors formé de six membres ; cinq Conservateurs et Kitchener lui-même. Sauf qu’en raison des changements politiques, le nouveau « Dardanelles Committee » ne pourra se réunir que le 7 juin. Du coup, Hamilton devra se contenter de la seule arrivée de la 52nd Division.

– Dans les Détroits, la situation s’est temporairement stabilisée à la fin du mois de mai. Solidement établis dans leurs tranchées, les soldats Turcs de von Sanders disposent de l’avantage tactique. Toutefois, du côté britannique, Hamilton et Hunter-Weston restent convaincus qu’un assaut général lancé depuis la côté de l’Égée jusqu’à celle du détroit permettra de remporter un succès important. L’arrivée des renforts escomptés permet de compléter les éléments éreintés et laminés de la 29th Division. Détachée de l’ANZAC, la 2nd Royal Marine Brigade vient compléter définitivement les effectifs de la 63rd Royal Naval Division. De plus, l’arrivée de la 126th Brigade vient compléter le déploiement de la 42nd (East Lancashire) Division du Major.General William Douglas. Enfin, la 52nd (Lowland) Division (Major.General Granville Egerton) fait route par bateau vers Gallipoli.
Mais il est clair que le temps joue en faveur des Turcs qui ne cessent de se renforcer. Pour la prochaine offensive britannique, Hamilton souhaite attendre l’arrivée de la division écossaise mais Hunter-Weston estime que c’est encore laisser les soldats du Sultan renforcer encore leurs défenses. Finalement, Hamilton se rallie à cette idée, ce qui aura de graves conséquences.
Du côté français, Albert d’Amade est rappelé à Paris. Français et Britanniques lui ayant reproché de ne s’être pas montré plus offensif. Mais d’Amade estimait que les assauts d’avril et mai avaient été trop coûteux, d’où une plus grande prudence. Il est alors remplacé par le Général de Division Henri Gouraud. Sorti de Saint-Cyr dans la promotion « Grand Triomphe », Gouraud a fait une grande partie de sa carrière dans les Troupes Coloniales et s’est fait connaître pour avoir capturé Samory Touré au Soudan français (Mali). Au début de la guerre, Gouraud a commandé successivement à la 4e Brigade Marocaine et à la 10e Division Coloniale. D’un caractère difficile avec ses officiers, fervent catholique, Gouraud est aussi un chef compétent et apprécié de la troupe. Gouraud commande alors à deux divisions : la 1re DICEO (Général Masnou) et la 2nde DICEO (Bailloud) formée à partir de la 155e Division d’Infanterie.

Henri Gouraud

Henri Gouraud

– Le 7 juin, lorsque les membres du Dardanelles Committee se réunissent pour la première fois pour discuter de la suite de la campagne. Mais il semble indubitable que rien n’ait pu être décidé durant les trois semaines précédant la réunion. Après un changement d’opinion de Kitchener qui prit conscience du blocage de la situation, décision est prise d’envoyer trois divisions supplémentaires, en plus de la 52nd (Lowland) Division. Seulement, suite aux mauvaises nouvelles parvenues de Russie, le Committee envisage de détourner deux divisions pour le sud des Balkans dans le but de s’emparer de Constantinople par le nord. Mais au regard des protestations dont elle fait l’objet, l’idée est vite abandonnée.
Pour faciliter le transport des troupes, la Navy mobilise les « Mauritania » et « Aquitania » capables de transporter 6 000 soldats chacun et filant à 25 nœuds.

– Pendant ce temps, au Cap Helles, le Général Gouraud envisage de lancer une nouvelle offensive contre les lignes turques entre le « Ravin de la mort », tout proche du Kereves Dere et des redoutes dites « du Haricot » et « du Quadrilatère ». Contrairement à un assaut en ligne, Gouraud prévoit de faire attaquer ses forces sur un front étroit, soit à peine 650 m de large. Seulement, il faut aux Français conquérir les tranchées bien positionnées dominant le « Ravin de la mort ». Pour matraquer les positions turques, Gouraud fait déployer 7 batteries de « glorieux 75 », 2 de canons de 155 mm, des obusiers britanniques de 12 pouces, ainsi que les pièces du cuirassé « Saint-Louis ».

– Le 21 juin à 05h15, les Français ouvrent un tir de barrage de près de trois-quarts d’heure au moyen de 30 000 obus. A 06h00, le 176e RI du Colonel Lavenne de Choulot attaque les redoutes ottomanes, tandis que le 6e RMIC tente de nettoyer le Ravin de la Mort. « Le Haricot » tombe aux mains du 176e RI mais la seconde ligne turque ne peut être entamée sérieusement. Les mitrailleuses Maxim forcent les Français et les Tirailleurs à se coucher. Gouraud fait une nouvelle fois donner l’artillerie pour repousser les contre-attaques ennemies.
De son côté, s’il parvient à percer la première ligne turque, le 6e RMIC ne peut aller plus loin. Les Français peuvent néanmoins constater que leur bombardement a été efficace lorsqu’ils découvrent des cadavres ennemis gisant dans les tranchées. A 07h00, le 6e RMIC relance son assaut mais son commandant, le Colonel Noguès est sérieusement blessé. A 14h15, une nouvelle tentative n’a pas plus de succès. Mais à 18h45, une quatrième attaque menée avec le 1er RMA permet d’arracher la crête dominant le Ravin de la Mort.

Tranchée-française-aux-DardanellesLR

Soldats métropolitains et Tirailleurs Sénégalais du 6e RMIC

– Sur le flanc gauche des Français, la 29th Indian Brigade attaque le long de la falaise en direction de l’éperon de Gully, capturant plusieurs lignes ennemies. Mais la 156th Brigade qui fait face à la ligne de tranchée H12 creusée sur « l’éperon du sapin ». Les jeunes soldats écossais chargent sans aucun soutien d’artillerie adéquat. L’attaque tourne au massacre. Parti à 850 hommes, le 1/8th Royal Scot Fusiliers (Major Findlay) ne revient dans ses lignes qu’à 400.
Les Turcs en profitent alors pour passer à la contre-attaque sur l’éperon de Gully. Un sanglant combat éclate alors pour le contrôle de Nullah. Cependant, l’attaque du 1st Dublin Fusiliers contre le ravin de Gully remporte quelques succès. Le 1st Bn. King’s Own Scottish Borderers doit alors nettoyer le ravin de Gully mais se retrouve coincé sous le feu ennemi avec de lourdes pertes.

– De leur côté, les Turcs lancent contre-attaque sur contre-attaque afin de sécuriser leur flanc droit. Liman von Sanders fait aussi dépêcher les 3e et 5e Divisions au Cap Helles pour y bloquer toute tentative de progression ennemie. Du 28 au 5 juillet, Turcs et Britanniques s’affrontent dans des combats particulièrement violents dans le secteur du Ravin de Gully. Les troupes de von Sanders utilisent savamment un feu combiné de canons, de mitrailleuses et de fusils bien maniés. Les chiffres des pertes turques sont assez mal connus ; les Britanniques ayant avancé le nombre incertain de 14 000 tués et blessés. Une chose reste indéniable, si l’on en croit les témoignages des anciens de Gallipoli, des milliers de cadavres de soldats ottomans jonchaient l’intérieur et les abords des tranchées britanniques, ce qui traduit une résistance tout aussi acharnée dans l’autre camp. Par crainte d’une ruse, les officiers britanniques refusent toute requête à leurs adversaires pour pouvoir enterrer leurs morts. Devant la ténacité turque, sans doute craignaient-ils de subir une attaque durant les travaux mortuaires.