Vous êtes ici : France Histoire Esperance » histoire » Chroniques des Dardanelles (1915-2015) – 6

Chroniques des Dardanelles (1915-2015) – 6

– LE PLAN DE HAMILTON : HÂTE ET NÉGLIGENCES 

– Lorsque il élabore le plan de débarquement pour le 25 avril 1915, l’état-major de Sir Ian Hamilton part avec un inconvénient mais aussi deux avantages. Le premier est l’absence totale d’effet de surprise. En revanche, former une tête de pont est envisageable car la configuration de la péninsule de Gallipoli. En effet, le manque de routes contraint les unités turques basées à Bulair à rejoindre le Cap Helles en plusieurs jours. D’autre part, von Sanders est contraint de diviser ses forces en deux pour surveiller les deux côtés des Détroits. Mais les Britanniques devaient tenir compte des meilleurs secteurs pour débarquer. Or, si Français et Anglais ont déjà débarqué aux Dardanelles lors de la Guerre de Crimée (la Sublime Porte était alors alliée à Londres et Paris contre la Russie), la documentation sérieuse manque. La seule carte dont dispose Hamilton est un exemplaire au 1/63 000e, établie en 1908 à partir d’une carte au 1/50 000e datant de 1854. Par conséquent, de nouvelles cartes doivent être hâtivement dessinées à partir de documents turcs capturés, ou de cartes d’observation au 1/25 000e dessinées en 1912-1913.

Source : http://www.nzhistory.net.nz

Source : http://www.nzhistory.net.nz

– Mais les cartes ne peuvent suffire. Il faut dresser des plans et schémas des plages, des pentes et des ouvrages défensifs turcs. Du coup, l’état-major et les officiers chargés de la cartographie doivent rassembler des documents hydrographiques datant du début du XIXe siècle, ainsi que de rapports d’attachés navals, d’officiers du Consulat de Londres à Constantinople et même de voyageurs ! Le seul document crédible reste un plan du secteur Gaba Tepe – Plateau de Kilid Bahr, notes à l’appui, établi par un officier naval mais datant de 1876. Toutefois, la Naval Intelligence et le War Office décident de

mettre à disposition de l’état-major de la Mediterranean Expeditionnary Force et de l’ANZAC quelques rapports secrets établis en 1908 et 1909 mais régulièrement mis à jour (P. Hart).Enfin, plusieurs vols opérés par le 3 Squadron, Royal Naval Air Service (RNAS) contribuent à donner un meilleur aperçu de la configuration de la Péninsule.

– Mais une nouvelle question se pose : si l’on peut se fier aux cartes et aux plans, comment les utiliser ? Lors de la planification, une première idée avancée – avec amateurisme – par Birdwood, reprise par Hamilton et le Major.General Walter Braithwaithe consiste à débarquer à Bulair, tout au nord-est de la péninsule de Gallipoli. Mais Hamilton se rend très vite compte que cette idée est hâtive. L’objectif était de percer les défenses turques dans la partie européenne afin de menacer directement Constantinople. Mais Enver Pacha avait envisagé cette éventualité et fit moderniser les défenses datant de la Guerre de Crimée.
Autre raison pour ne pas lancer une telle opération : la distance à parcourir depuis Moudros entraînerait un étirement des lignes de communications navales. Le Haut-Commandement décide aussi d’abandonner l’option de débarquer sur le côté asiatique des Détroits. Cette option alimente tout de même un débat intense chez les Britanniques. Ses partisans estiment que le terrain dans le secteur de Çanakkale est bien plus favorable à des manœuvres rapides, rendues impossibles dans la péninsule de Gallipoli en raison du relief et de la configuration du terrain. Quant aux détracteurs, ils estiment qu’une attaque par le côté asiatique exposerait dangereusement le flanc droit du Corps Expéditionnaire. Et c’est Kitchener qui conseille directement à Hamilton de ne pas tenter cette opération.

– Décision est donc prise de débarquer sur la côte de Gallipoli. Un rapide coup d’œil sur la carte montre que la clé de la défense turque se situe sur le Plateau de Kilid Bahr qui domine les forts de la partie européenne. Hamilton est aussi au courant que d’importantes forces turques se trouvent à Boghali et pourraient intercepter ses unités aussitôt débarquées. Il décide alors de frapper dans le secteur côtier juste au nord Gaba Tepe, sur Ari Burnu, moins défendu, par un débarquement nocturne de l’ANZAC. Toutefois, même si la plage de débarquement peut-être sécurisée, il est moins certain que les troupes mises à terre soient capables de contrôler la Crête de Sari Bahr. Dans le cas contraire, les réserves turques pourront arriver assez vite en amont des plages. Par conséquent, la force principale devra rapidement s’emparer de l’éminence de Mal Tepe, sorte de cône, avant d’attaquer Kilid Bahr le jour suivant (26 avril).

– Mais en se penchant sur la carte (voir ci-dessus), une erreur évidente apparaît au grand jour. En effet, le secteur australo-néo-zélandais est bien trop éloigné du secteur de débarquement britannique au Cap Helles ! Hamilton ne tient pas compte que d’autres plages sont tout aussi (voire mieux) accessibles, de l’autre côté de Gaba Tepe et au sud de la Baie de Sulva. Celles-ci auraient pu être utilisées pour couvrir le débarquement principal. La majeure partie des forces d’Ian Hamilton auraient pu exercer ensuite une poussée coordonnée contre Kilid Bahr, frappant ainsi durement le dispositif turc. Sous-estiment gravement la défense établie par Mustapha Kemal, Hamilton décide de faire débarquer ses forces dans plusieurs secteurs avec l’appui des pièces des navires de la Royal Navy. Par conséquent, il prend le risque net de diviser ses forces par une série de débarquements, certes coordonnés sur la carte mais qui ne peuvent se soutenir mutuellement. Or, l’histoire militaire le montrera quelques décennies plus tard, un assaut amphibie a plus de chances de réussir par une série de débarquements groupés et concentrés.

– Les secteurs choisis sont désignés par des lettres et se répartissent autour de la Péninsule du Cap Helles. Les principales plages – « V » et « W » Beaches – sont respectivement situées en face du fort et du village de Sud el-Bahr, ainsi que près de la pointe du Cap Helles. Hamilton prévoit aussi plusieurs débarquements de flanc sur les plages « X » Beach (près de « W » Beach) et « S » Beach, près de la Baie de Morto, juste en-dessous de la Batterie de Tott. Le commandant britannique, décide enfin de débarquer sur une plage isolée – « Y »  – tout à la pointe de la Gallipoli, entre les réserves locales turques, avec pour attention de couper leurs communications. En somme toute, un plan aussi ambitieux que hâtivement conçu.
Les opérations démultipliées sur le Cap Helles incombent à la 63rd Royal Naval Division de Paris et à la 29th Infantry Division de Hunter-Weston, qui reçoit le renfort du Plymouth Battalion des Royal Marines. Leurs objectifs comprennent la prise du village de Krithia dès le premier jour, suivi par une forte poussée vers le nord pour établir la liaison avec les ANZACS et chasser les Turcs de Kilid Bahr. Et pour contrer la possible réaction des batteries turques établies sur le côté asiatique, il est décidé de faire débarquer des éléments de la 1re Division française du CEO à Kum Kale, en espérant que le commandement Turc se retrouvera en pleine confusion quant au véritable objectif allié.
Mais on voit bien que Hamilton s’est confondu en complications pour établir son plan, en multipliant les objectifs au lieu de définir un axe précis de progression dans la péninsule. Sans avoir encore combattu, les troupes de Liman von Sanders ont déjà un tour d’avance avec leurs défenses établies.

– Se pose alors clairement la responsabilité du futur bain de sang. Si Churchill porte incontestablement sa part de responsabilité en décidant de l’opération contre les Dardannelles, il est certain qu’Ian Hamilton – et même Kitchener – y sont aussi pour beaucoup. C’est bien le second, qui dans une hâte certaine, a échafaudé un plan manquant cruellement de cohésion.

Major.General Aylmer Hunter-Weston

Major.General Aylmer Hunter-Weston

– Si l’état-major du MEF piloté par Birdwood ne trouve rien à redire au plan de leur supérieur, il y a tout de même un général à se montrer inquiet : Aylmer Hunter-Weston, le commandant de la 29th Division. Âgé de cinquante-et-un ans, ayant fait la majorité de sa carrière dans les Royal Engineers (Génie), Hunter-Weston est aussi passé par l’état-major de Kitchener durant la Guerre des Boers. Mais il avait l’expérience du commandement d’unité au combat, quand il était à la tête de la 11th Brigade en France. En observant les objectifs qui lui sont assignés sur les rives du Cap Helles, il est forcé de reconnaître les différents problèmes qui attendent sa division, notamment le manque de soutien en artillerie qui ne pourra débarquer avec les premières vagues. Autre officier inquiet, le Brigadier.General Stuart Hare, commandant de la 86th Brigade qui doit débarquer sur le Cap Helles en premier. Hare fait remarquer que les artilleurs de la Navy risquent « de ne pas voir sur quoi ils vont ouvrir le feu ».
Au départ, Hamilton prévoit que la 29th Division débarquât de nuit, comme les ANZACS. Mais Hunter-Weston refuse catégoriquement, arguant que cela ne fera que causer une sérieuse confusion. Finalement, Hamilton se ravise et choisit de faire débarquer la 29th Division de jour.

– Quoiqu’il en soit, une proportion significative d’officiers subalternes britanniques, australiens et néo-zélandais éprouve une certaine inquiétude quant à ce qui est demandé à leurs soldats. Force est de constater que l’enthousiasme de Sir Ian Hamilton et de son état-major – nourri par une sous-estimation dramatique des forces et de la détermination ottomanes – n’était pas contagieux dans l’ensemble des rangs.

[Suite]