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Chroniques de la Bataille de Normandie – 2/Les Fusillés de l’Abbaye d’Ardenne

Alors que la 3rd Canadian Division déploie ses trois brigades afin de lancer son assaut en direction de la capitale du Calvados, la 12. SS-Panzerdivision « Hitlerjugend » du SS-Oberführer (général de division) Fritz Witt arrive en Normandie, après avoir couvert plus de 150 km depuis l’Eure-et-Loir et la région d’Evreux, sous les attaques d’appareils de l’USAAF et de la RAAF. Ces premiers éléments arrivent même à Evrecy dès le 6 juin à 22H00 !

Abbaye-Ardenne
La 12.SS PzD « HJ » une unité qui va laisser l’un des plus noirs souvenirs aux Anglo-Canadiens. Formée par Gottlob Berger* sur ordre spécial de Heinrich Himmler en 1943, elle est composée de jeunes recrues issues du vivier de recrutement que représentent les Jeunesses Hitlériennes (d’où son nom « Hitlerjugend »). Par conséquent, sa moyenne d’âge n’éxcède pas dix-huit ans ! Les autres unités de la Waffen-SS et de la Heer la surnomment avec ironie ou humour « Das Baby Division ». En revanche, pour ce qui concerne son encadrement en officiers et en sous-officiers, Berger a ponctionné parmi les cadres expérimentés de la division SS « Leibstandarte Adolf Hitler ». Au passage, cela explique que la qualité d’encadrement de la « Leibstandarte » a sérieusement diminué par la suite.

Insigne de la 12. SS-PzD Hitlerjugend

Insigne de la 12. SS-PzD Hitlerjugend

Les jeunes Waffen-SS, parfaitement conditionnés et fanatisés, sont formés au combat en Belgique par les « vieux », parmi lesquels des figures qui deviennent bientôt des références pour les « enfants » : les SS-Standartenführern (Colonels) Max Wünsche (SS-Panzer-Regiment 12), Kurt « Panzer » Meyer (SS-Panzergrenadier-Regiment.25) et Wilhelm Mohnke (SS-PzGren-Regt.26). Des trois, Kurt Meyer est presque une légende vivante de la Waffen-SS ; sa « gueule », son physique de lansquenet et son allant combatif ayant fait de lui un redoutable meneur d’hommes, voire une « bête de guerre ». En 1941, aux Thermopyles (Grèce), face aux Britanniques qui arrosaient ses hommes d’un tir nourri, il n’a pas hésité à lancer une grenade dans les jambes de ses soldats pour les forcer à charger ! Toutefois, il faut noter que son surnom de « Panzer », ne provient absolument pas d’exploits à la tête de blindés, d’autant plus qu’il est fantassin de formation. En fait, ce sont ses camarades d’instruction qu’ils l’ont affublé de ce sobriquet suite à une farce qui a mal tourné durant laquelle Meyer chuta du troisième étage de la caserne et atterrit dans le toit d’une voiture. Il s’en est heureusement sorti qu’avec quelques membres fracturés.

Fritz_Witt

Fritz Witt

Ainsi, bien qu’inexpérimentés, les jeunes soldats de la Hitlerjugend sont placés sous le commandement d’officiers aguerris, bien équipés et gonflés à bloc pour affronter les Canadiens et qu’importe le prix à payer !

Au matin du 7 juin (10h00), tout le SS-PzGren-Regt.25 de Meyer, ainsi que les 50 Panzer IV du II/SS-Panzer-Regiment 2 se positionnent au nord-ouest de Caen, appuyés par le III/SS-Panzer-Artillerie-Regiment 12. Witt ordonne alors à se Kampfgruppe de marcher contre les positions canadiennes et de percer vers la côte. Pour Meyer, il s’agit juste de « rejeter le menu fretin à la mer ». Pour cela, il doit recevoir l’appui de la 21. Panzer-Division mais celle-ci est aux prises avec les Britanniques en amont de Sword Beach. L’attaque doit  démarrer pour 16h00 mais à 14h00, ce sont les Canadiens de Keller qui frappent les premiers, avec la 9th Infantry Brigade de Cunningham. Il s’agit là d’un groupement formé du North Nova Scotia Highlanders et du 27th Canadian Armoured Regiment (Sherbrooke Fusiliers), détaché de la 2nd Armoured Brigade.

Kurt Meyer

Kurt Meyer

Posté dans le clocher de l’Abbaye d’Ardenne où il a établi son PC, Meyer peut observer les mouvements des Canadiens, les chars de tête des Sherbrooke Fusiliers atteignant la bordure de Franqueville. Meyer ordonne alors à ses Panzergrenadiere et au II/SS-Pz-Regt.12 de tendre une embuscade aux Canadiens. Pendant ce temps, le North Nova Scotia s’empare d’Authie avec l’appui des mitrailleuses lourdes et des mortiers du Cameron Highlanders of Canada (régiment d’appui) et de chars du Sherbrooke Fusiliers. S’ils réussissent à dégager la petite localité, les Canadiens sont vite repérés par le Kampfgruppe Meyer qui fait donner ses mortiers et ses canons contre eux.

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Cependant, les « Canucks » reprennent leur avance vers Caen en présentant à découvert dans des champs. Meyer ordonne alors à son Kampfgruppe de passer à l’action. Ses Panzer IV, appuyés par des Panzergrenadiere regroupés autour de mortiers et de mitrailleuses MG 42, se placent discrètement sur les flancs canadiens pour mieux surprendre les chars M4 Sherman qui pensent encore qu’il n’y a rien devant eux. Dès que les Sherman du Sherbrooke sont à bonne portée, les chefs d’équipages crachent leurs ordres aux tireurs : « Feuer ! » Et c’est au tour des canons longs de 75 mm de cracher leurs obus perforants. En peu de temps, les quelques chars Canadiens flambent dans les champs. Ceux qui tentent de répliquer ne peuvent guère faire grand-chose. Selon le Lt.Col. Mel Gordon (commandant des Sherbrooke), 28 chars (sur une dotation de 65) sont perdus en à peine une heure de combat. Une sévère correction !
Puis, ce sont les Panzergrenadiere qui ouvrent le feu. Les fantassins Canadiens, sans grande expérience des combats, doivent se coucher au sol et se retrouvent vite désemparés. Meyer fait plus tard un rapport à Witt, teinté d’autosatisfaction : « Le bataillon de char a maintenu une excellente discipline de feu et les chars (canadiens) ont été frappés dans leur flanc sans protection par les chars du 12.SS. » Pris par surprise, les Canadiens refluent vers Authie et Meyer en profite pour lancer le III/SS-PzGren-Regt.25 à leurs trousses depuis le hameau de Cussy, avec des chars.

Insigne du Sherbrooke Fusiliers Regiment

Insigne du Sherbrooke Fusiliers Regiment

Les jeunes Waffen-SS chassent les Canadiens d’Authie et de Franqueville et s’apprêtent à se lancer sur Buron, un kilomètre plus au nord. Pendant ce temps, le I/SS-PzGren-Regt.25 se dirige sur Cambes et le II sur la ligne Authie-Buron. Après un furieux engagement, le North Nova Scotia et ses unités d’appui doivent se replier au nord de Buron qui passe aux mains de l’ennemi. Sauf que tous ne peuvent regagner leurs lignes. Ainsi, le Major Rhodenizer est fait prisonnier avec 150 de ses soldats.
C’est donc là que commence le drame sanglant de l’Abbaye d’Ardenne. Rendus fous par l’affrontement, les jeunes soldats de la HJ rassemblent les prisonniers canadiens sur la place d’Authie et commencent à en tabasser plusieurs avant de les exécuter, avec sept civils français au passage.  D’autres prisonniers canadiens sont amenés à l’Abbaye d’Ardenne. Kurt Meyer les interroge mais courageusement, les Canadiens ne répondent pas, à l’exemple du

Lieutenant Thomas Windsor du Sherbrooke Fusiliers, qui refuse de répondre aux questions, se limitant à donner son nom, son grade et son numéro de matricule. Un officier SS le conduit alors dans le jardin avec  sept autres prisonniers. Tous sont abattus un par un à l’appel de leur nom. Le lendemain 8 juin,  sept autres prisonniers sont amenés à l’Abbaye et sont exécutés par un sous-officier, une balle dans la nuque.
Cet acte criminel ne tarde pas à faire le tour des rangs de la 3rd Canadian Infantry Division, alimentant l’esprit de vengeance. Pour le soldat canadien, le Waffen-SS devient ni plus ni moins qu’un ennemi personnel avec lequel il faut régler ses comptes. Une interrogation demeure : Meyer a-t-il personnellement ordonné l’exécution des soldats canadiens ? Cela n’est pas vraiment sûr mais il est certain qu’il a couvert les agissements de ses subordonnés sans ciller.

Voici les noms des soldats canadiens exécutés : Caporal Fah Macintyre, Soldat Charles Doucette,  Lieutenant Thomas Alfred Lee Windsor, Soldat Roger Lockhead, Soldat Ivan Lee Crowe, Soldat Hugh Allen MacDonald, Soldat George Edward Millar, Soldat George Richard McNaughton, Soldat Harold George Philip,  Soldat George Vincent Gill, Lieutenant Freddie Williams, Soldat Walter George Doherty, Caporal George Pollard,  Soldat Hollis Leslie McKeil,  Soldat Reginald Keeping, Soldat James Alvin Moss.

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Si Kurt Meyer se réjouit de son succès tactique, son supérieur Fritz Witt a finalement assez peu de raisons de faire de même car il n’a pas pu percer jusqu’à la côte. En outre, si Meyer a corrigé sans ménagement la 9th Infantry Brigade, le reste de la 3rd Division tient toujours fermement ses positions. Ajoutons à cela que le 21. PzD est toujours aux prises avec les Britanniques à Couvre et ne peut être déployée en appui offensif de la division de Witt.

A la fin de la journée du 7 juin, le SS-Panzergrenadier-Regiment-26 du SS-Standartenführer Wilhelm Mohke arrive sur le champ de bataille. Mohnke et Meyer étudient la situation et font la constatation suivante : si la 9th Brigade s’est repliée plus au nord, la 7th Canadian Infantry Brigade de Foster tient ferment un ensemble de villages juste devant les lignes allemandes. Mohnke place alors son régiment à l’ouest (gauche) du dispositif de Meyer.
Le 8 juin à 3h30 matin, il lance le I/SS-26 à l’assaut de Norrey-en-Bessin tenu par les Regina Rifles du Lt.Col. Matheson, qui combat depuis la veille au matin (il a débarqué avec la première vague sur Juno). Seulement, aucune reconnaissance des défenses canadiennes n’est effectuée. Mohnke ne décèle même pas que le flanc du Regina Rifles est quasiment dégarni !

Insigne de la 3rd Canadian Infantry Division

Insigne de la 3rd Canadian Infantry Division

Sans pouvoir coordonner correctement leurs mouvements, les Waffen-SS se font arroser par le feu du Regina Rifles mais aussi par les mitrailleuses lourdes des Cameron Highlanders et par les canons Ordnance-25 Pdr par l’artillerie divisionnaire (Brig. Todd). Malgré des pertes importantes, les Regina Rifles tiennent bon et repoussent le I/SS-26. Voici ce que dit le Brigadier Foster : « L’ennemi ne profita pas du fait que les flancs du Regina étaient exposés, l’ennemi se contentant de se jeter de front contre sa plus forte ligne de défense… ».

L’extrémité-droite de la 7th Brigade est tenue par le Royal Winnipeg Rifles qui défend Putot-en-Bessin. A 6h30, Mohnke y expédie le II/SS-26. Cette fois, les Waffen-SS réussissent à pénétrer dans le village et à encercler plusieurs compagnies. Après six-heures de combat, le RWR est rejeté de Putot, à 13h00, en perdant 256 hommes dont 175 prisonniers. Cependant, Keller ordonne de reprendre Putot. A 20h30, Foster fait donner son dernier Battalion, le 1st Bn. Canadian Scottish qui, avec l’aide de l’artillerie, finit par reprendre Putot et à s’y maintenir. Le II/SS-26 doit donc se replier au sud du village et s’y enterrer. Le SS-PzGren-Regt 26 sera durement critiqué pour l’échec de ses assauts.

Les deux divisions étant alors dans l’incapacité d’emporter la décision, on assiste à une suite de combats d’usure en vue de s’emparer ou de reprendre certains villages.

Dans la soirée du 8 juin, une Kompanie du III/SS-Panzer-Regiment 12 (l’Abteilung doté des redoutables chars Panther) est mis à la disposition de Meyer. Celui-ci n’attend pas et lance une attaque contre le village de Rots. L’intrépide Standartenführer parvient à atteindre le village aux environs de Minuit. Après sept heures de combats féroces contre les « Canucks » qui sont appuyés par de l’artillerie antichar, Meyer est contraint de se replier en laissant six Panther sur le terrain. Les Canadiens notent qu’en dépit de leur courage et de leur détermination, les jeunes Waffen-SS manquent du sens tactique qui pouvait leur permettre d’exploiter de bonnes opportunités. Conséquence directe, au lieu de « désarticuler » le dispositif de Montgomery, les Allemands n’ont pu empêcher le Ist Corps de Crocker de s’établir solidement sur une ligne allant de Putot-en-Bessin à Ranville. En dépit des divers projets de contre-attaques élaborés par Rommel et ses subordonnés, aucune action de grande envergure de ce type ne sera effectivement lancée.

Insigne du Regina Rifles

Insigne du Regina Rifles

Pendant plusieurs jours, Rodney Keller et Fritz Witt s’affrontent dans une série d’attaques localisées qui n’ébranlent aucune des deux lignes mais qui fait grimper le nombre de pertes. Witt déplace alors son PC à Venoix, deux kilomètres au sud de Caen. La HJ est alors déployée au nord et à l’ouest de Caen mais commence à connaître des pénuries en munitions, en fuel et en équipement. Plusieurs de ses chars doivent alors soutenir la modeste 16.Luftwaffe-Feld-Division (LWFD), tandis que le I/SS-26 tient l’aéroport de Carpiquet avec 15 autres chars une batterie de FlaK. Le 11 juin, Keller lance une partie de sa division dans une dernière action. La 8th Brigade de Blackhadder, épaulée par le 46th Royal Marine Commando, doit s’emparer du Mesnil-Patry.

Ainsi, un Groupement de Combat formé du Queen’s Own Rifles of Canada et du 6th Canadian Armoured Regiment (1st Hussars) et des Royal Marines se lance à l’assaut. Un fort parti de 51 Sherman (soit presque tout le 1st Hussars) se lance à l’assaut du Mesnil-Patry tenu par des éléments du SS-PzGren-Regt.26, appuyés par des Panzer et des PaK. S’engage alors un combat extrêmement féroce d’une journée. Retranchés aux abords et dans les bâtiments du village, les Waffen-SS déversent un feu d’enfer sur leurs adversaires. De jeunes Waffen-SS camouflés dans les champs, armés de Panzerfaüste et de Panzerschreck s’en prennent aux Sherman. Les Panzer interviennent et font mouche sur leurs adversaires, qui ne se débandent pourtant pas. En dépit des pertes, Canadiens et Royal Marines finissent par investir le village et commencent à nettoyer les rues et les corps de bâtiment. On se bat à la grenade, à la baïonnette et au poignard. Finalement, au début de la soirée, les soldats du Régiment de la Chaudière du Lt.Col. Matthieu (exclusivement formé de Canadiens Français), montés sur Bren Carriers relèvent les RM et les QORC épuisés et sécurisent les abords sud du Mesnil-Patry en nettoyant les derniers réduits ennemis.  Beaucoup d’hommes et de chars canadiens ont été perdus ce jour-là mais la 8th Brigade tient fermement Le Mesnil-Patry. Keller décide alors de placer sa division au repos en attendant qu’elle soit mise à la peine pour une autre opération.

Le Major.General Rodney E. Keller donnant ses instructions

Le Major.General Rodney E. Keller donnant ses instructions

Le 14 juin, coup de théâtre du côté de son ennemie, le PC de Meyer est bombardé par les pièces de la Royal Navy. Le chef de la HJ est tué avec plusieurs officiers supérieurs. Le commandement de la Hitlerjugend revient alors à Kurt Meyer et son homonyme Hubert Meyer devient son Ia, c’est-à-dire son officier des opérations.

* Chargé du recrutement des Waffen-SS.