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Chroniques de la Bataille de Normandie – 30/ Opération « Totalize » (Troisième partie)

4 – LA CHEVAUCHÉE SANGLANTE DE LA « WORTHINGTON FORCE »

Le soir du 8 août, sur proposition d’Eric Booth, George Kitching forme deux groupements mixtes – Worthington Force (Lt-Col. Donald G. Worthington, commandant du British Columbia Regiment) et Halpenny Force (Lt-Col. William W. Halpenny) – qui doivent reprendre leur attaque pendant la nuit, en espérant que l’obscurité permette de progresser comme ce fut le cas dans la nuit du 7-8. Mais cette fois-ci, l’ennemi est prévenu.
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– La Worthington Force (chars du C Squadron/British Columbia Regiment et 2 Compagnies de l’Algonquin Regiment) doit donc attaquer de nuit s’emparer de la Cote 195 au nord de Fontaine-le-Pin après 7 km de course. De son côté, la Halpenny Force (Canadian Grenadier Guards et fantassins motorisés du Lake Superior Regiment) doivent dégager

Bretteville-le-Rabet. Dans leur sillage, les 4th Arm.Brig (Governor General’s Foot Guards et les 2 autres escadrons du 28th AR – British Columbia) et 10th Inf. Brig (autres éléments des Algonquins, Argyll and Sutherland Highlanders of Canada et Lincoln and Welland Regiment) doivent capturer Hautmesnil et Cintheaux.

– Du côté allemand, on ne tarde pas non plus à se réorganiser. Le SS-Obersturmbannführer Bernhard Krause, commandant du III./SS-Pz-Gren.Regt 26 forme un Kampfgruppe pendant que l’intégralité du Régiment s’aligne entre Ouilly-le-Tesson et Soumont. De son côté, le KG « Waldmüller » s’établit sur une ligne Cote 134 – Cote 140 – Maizières. Waldmüller place ses Panzer IV dont 6 Tiger dans le Bois de Quesnay. Il est rejoint pendant la soirée par le Kampfgruppe « Wünsche » avec 39 Panther, ce qui constitue une force redoutable. Enfin, on prévient Meyer que les Tiger I et II du SS-schwere-Panzer-Abteilung 102 d’Hans Weiss, ainsi que la 85. ID de Kurt Chill doivent bientôt arriver dans son secteur.

– L’assaut de la « Worthington Force » vire alors au cauchemar. Elle démarre son attaque depuis Gaumesnil à 04h00 du matin mais mal dirigée, elle heurte d’abord une partie de l’Halpenny Force qui se dirige vers Bretteville-le-Rabet. David Worthington décide alors d’obliquer vers le sud-est avant de se rabattre au nord-ouest. Seulement, la colonne canadienne se perd complètement après une heure et demie d’avance vers le sud-est et finit par atteindre une cote après 05h30. Pensant qu’il s’agit bien de la Cote 195, Worthington décide de s’en emparer. Or, c’est la Cote 140 qui se trouve entre Estrées-la-Campagne et Soignolles, non loin des pointes polonaise mais surtout, en plein dans le dispositif défensif du Kampfgruppe « Waldmüller ». Du coup, la « Worthington Force » se trouve 6 km trop à l’est de son objectif initial.

Lt.Col Donald Grant Worthington

Lt.Col Donald Grant Worthington

– La W.F. s’élance alors à l’assaut sur le coup de 06h00 et bouscule quelques éléments du KG « Waldmüller » commandés par le SS-Obersturmführer Meizel, avant de s’emparer de la Cote 140. Worthington annonce alors à Kitching que la Cote 195 est prise, ce que tout le monde croit alors à l’état-major de la 4e Division Blindée Canadienne. Worthington établit alors sa position de défense avec 55 blindées et 1 Compagnie des Algonquin.
Côté allemand, Meizel qui a échappé aux Canadiens informe Max Wünsche qu’un parti de Canadiens est arrivé en plein dans les lignes avancées de la « Hitlerjugend ». Promptement, le patron du SS-Pz-Regt 12 expédie une grosse quinzaine de Panther avec le KG « Krause » en contre-attaque par le sud-est. Informé lui aussi, « Panzer » Meyer ordonne au KG « Waldmüller » de contre-attaquer de front avec l’appui de 5 ou 8 Tiger du SS-101.

SS-Standartenführer Max Wünsche, commandant du SS-Panzer-Regiment 12

SS-Standartenführer Max Wünsche, commandant du SS-Panzer-Regiment 12

– Le 2 KG allemands partent donc à l’attaque depuis le Bois de Quesnay vers 08h00. En plusieurs minutes, les fauves allemands « allument » 12 chars Sherman grâce à la portée supérieure de leurs canons. Worthington appelle alors l’artillerie d’appui qui réplique aussitôt, ainsi que l’aviation. Gros problème, elles interviennent sur la Cote 195 conformément à leurs instructions et non sur la Cote 140. Epargné, les Waffen-SS – bientôt rejoints par 2 Compagnies cyclistes de la 85. ID – en profitent pour continuer leur travail d’encerclement. Côté Canadiens, les tués et les blessés s’accumulent mais les hommes de Worthington vont tenir pendant près de dix heures en très nette infériorité numérique, grâcé à la présence de quelques canons antichars.

Kitching expédie alors le Governor General’s Foot Guards au secours de la W.F. mais il ne parvient pas sur la Cote 140 car il est lui aussi mal orienté.

– Sur le 55 blindés Canadiens présent à Gaumesnil, Worthington ne peut en compter que 8. Il décide alors de les lancer vers le nord pour effectuer une percée. Courageusement, les équipages restants du British Columbia mettent plein gaz vers les lignes de la 1re DB Polonaise qu’ils finissent par atteindre. Presque aussitôt, Kitching et Maczek se mettent d’accord pour secourir la W.F. A 13h00, le Canadian Grenadier Guards – détaché en urgence de la Halpenny Force – tente de désserer l’étau par l’ouest, pendant que le 1er RB Polonais du Colonel A. Stefanewicz fait de même par l’est. Mais Wünsche a prévu le coup et plusieurs Panther et se déploient à l’extérieur de l’anneau d’encerclement pour repousser les deux régiments alliés. Le CGG se fait notamment cueillir en plein champ entre Bretteville et Estrées-la-Campagne. par les tubes allemands et doit se retirer en laissant 22 engins détruits. Une autre tentative menée par le Governor General’s Foot Guards et la 3e Compagnie de l’Algonquin échoue car ce groupement se fait violemment arrêté par des canons antichars PaK et 1 Tiger au sud de Langannerie.
A 18h30, Wünsche et Waldmüller décident d’en finit. Ils lancent alors un violent assaut contre la Cote 140. Les Canadiens tiennent encore à la grenade et à l’arme légère mais leurs effectifs son décimés. Worthington est tué au combat. Pire encore, une dernière tentative lancée par le 1er RB Polonais pour les secourir se solde par un échec.

Le 9 août au matin, les Allemands lancent un dernier assaut. 14 Canadiens réussissent à s’échapper vers les lignes polonaises. L’opération montée par Booth et Worthington s’est avérée un fiasco total.

5 – LA FIN DE « TOTALIZE »

– Alors que la Worthington Force souffre sur la Cote 140, la Halpenny Force est renforcée par la venue du C Squadron du South Alberta Regiment et des Argyll & Sutherland Highlanders. En coopération avec un groupement formé par le A Squadron du South Alberta et les fantassins du Lincoln and Welland, la H.F. tente de s’emparer de la ligne Langannerie – Vieille-Langannerie – Grainville. Après avoir tenté de secourir la W.F., le groupement formé par le GGFG et la compagnie de l’Algonquin a tenté de prendre Langannerie en contournant le village par l’est mais cette initiative n’a pas payé.
A 15h00, appuyés par des Stuarts et Sherman comme par des Typhoons, les fantassins Canadiens s’emparent des trois localités après de furieux combats, parfois au corps-à-corps contre les Waffen-SS. En soirée, les fanassins de Kitching décident de s’enterrer lorsque Simonds décide de lancer une nouvelle attaque nocturne pour 20h30.

– Malgré les tirs des MG allemandes, les Lincoln and Welland parviennent sur la Cote 180 et s’y établit solidement après avoir dû dégager l’une de ses compagnies égarée qui s’est faite encerclée.
A 23h30, les Argyll and Sutherland Highlanders of Canada démarrent une marche d’approche nocturne vers la Cote 195. Le Bataillon a pris soin d’envoyer des reconnaissances avant son assaut. Il s’avère fort heureusement que les Waffen-SS défendent très peu se secteur. Les Canadiens s’élancent le 10 août à 05h00 du matin et après une marche sans aucun coup de feu, se trouvent solidement établis au sommet de la Cote 195. Ils reçoivent alors le renfort de plusieurs pièces antichars qui ne seront pas de trop dans les heures qui vont suivre.
Apprenant que la Cote 195 est tombée, Bernhard Krause expédie son III./SS-PzGren. 26 à l’assaut avec l’aide de plusieurs chars téléguidés « Goliath ». Mais chacune des tentatives des Waffen-SS butte sur la défense canadienne bien appuyée par l’artillerie divisionnaire et celle du IInd Corps. Enthousiaste, Kitching prévoyait de lancer le Governor General’s Foot Guards au sud de la Cote 195 mais une reconnaissance aérienne effectuée le 10 août au matin signale la présence de plusieurs canons de 88 mm. Le commandant de la 4th Canadian Armoured Division renonce sagement à son projet.

– Le 10 août toujours, Simonds décide de laisser la 4th Canadian Armoured Division se reposer. En revanche, il décide d’introduire la 3rd Canadian Infantry Division dans l’arène avec l’appui des chars de la 2nd Can. Armoured Brigade. La 8th Infantry Brigade de Blackhadder reçoit alors l’ordre de s’emparer du Bois de Quesnay. Après une préparation difficile, les Queen’s Own Rifles of Canada et le North Shore Regiment déclenchent leur assaut à 20h00 contre le secteur forrestier pour se faire immédiatement cueillir par des bouches à feu de la « Hitlerjugend ». Finalement, en dépit d’un dur combat, les deux Bataillons Canadiens choisissent de se retirer.

– Côté polonais, le 9 août vers 12h00, Maczek ordonne à ses Régiments de reprendre leur avance vers le sud est. Le 10e Régiment de Chasseurs à Cheval du Colonel Jan Maciejowski, unité de reconnaissance de la 1re DB équipée de chars Cromwells s’élance en tête à l’est de N158 en direction de Saint-Sylvain et Soignolles. Mais il se fait prendre à partie par le KG « Waldmüller » épaulé par des Grenadier de la 85. ID et des canons antichars. Plusieurs Cromwell sont détruits. Malgré ses difficultés, le 10e Chasseurs à Cheval parvient à contourner Soignolles qui va résister jusqu’au soir.

– Toutefois, au nord-est, le 1er Bataillon des Chasseurs de Podhale du Colonel Complak parvient à déborder les lignes ennemies pour s’emparer de Saint-Sylvain. De son côté, le 1er Régiment Blindé pousse vers Estrées-la-Campagne et tente sans succès de sauver la W.F. comme nous l’avons vu plus haut.

– Constatant amèrement l’échec de son plan pourtant audacieux, Simonds arrête l’Opération « Totalize » mais se remet vite à la tâche pour monter une seconde opération visant à atteindre définitivement Falaise. En tout, les Canadiens ont perdu 1 450 hommes et 146 chars en trois jours de combat. Mais les Allemands ont perdu 3 000 hommes contre 45 chars. Engins qu’ils ne pourront pas remplacer. Tactiquement, « Totalize » est un demi-échec, ou un demi-succès selon le point de vue. Si les Canadiens et les Polonais ont enfin pu déboucher plus au sud et avancé vers Falaise, la vieille cité natale de Guillaume le Conquérant n’a pas été atteinte, contrairement aux espérances du plan. Si elle a quelque peu souffert, la 12. SS « Hitlerjugend » n’a pas été détruire et montre qu’elle peu encore mordre. Plusieurs raisons expliquent le non-succès de Simonds ; trop de prudence – et trop d’esprit procédurier inhérent aux officiers supérieurs britanniques –  le 9 août, alors que les lignes de la 89. ID allaient céder, ce qui a permis à Meyer de renforcer son dispositif. Autres points ; quoique audacieuse, l’idée de l’attaque de nuit a engendré un chaos de circulation en grande partie prévisible. Ajoutons aussi la supériorité technique des officiers de la « Hitlerjugend » sur leurs adversaires de la 4th Canadian Armoured Division et de la 1re DB Polonaise pour qui le baptême du feu a été particulièrement rude. En outre, les hommes de ces deux divisions blindées n’avaient pas non plus une expérience de la coopération infanterie-chars-avions encore poussée. Les erreurs de guidage de l’appui aérien et d’artillerie pour soulager la Worthington Force en sont la démonstration flagrante.
Point de satisfaction toutefois pour Simonds, l’utilisation des Kangaroos a démontré son utilité car ces engins de transport blindé d’infanterie ont assuré une meilleure protection aux fantassins à l’inverse des troupes progressant à pied.

– En revanche, « Totalize » aura eu sa part d’utilité si l’on regarde l’ensemble de la campagne de Normandie puisque tout simplement, elle aura accentué la pression sur la 5. Panzer-Armee à l’est, tout en forçant von Kluge et Eberbach à maintenir au sud de Caen des unités qui auraient pu être utilisées lors de la contre-attaque sur Mortain. Alors certes, cela n’aurait guère empêché les américains de remporter leur victoire mais on peut dire que les Canadiens et les Polonais les ont privé d’adversaires supplémentaires, accélérant l’échec de « Lüttich ». En outre, si l’avance projetée n’a pu aboutir, Simonds dispose encore de réserves, d’une forte artillerie toujours opérationnelle et d’un tremplin qui permettra de relancer son assaut sur Falaise.

– Enfin, comme le signale Ludovic Fortin dans son ouvrage consacré à « Totalize », Canadiens et Polonais n’ont pas vraiment démérité car en dépit des défauts tactiques notables, ils ont affronté un ennemi encore supérieur tactiquement et doté des meilleurs matériels blindés.

Source :
– FORTIN Ludovic : Opérations Totalize et Tractable, Histoire & Collections, Paris, 2008