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Chroniques de la Bataille de Normandie – 36/ La Poche de Falaise (Troisième partie)

B – POUSSÉE FRANCO-AMÉRICAINE VERS ARGENTAN

– Presque simultanément, la 5th Armored Division atteint et Sées et sécurise ce secteur. Satisfait de la tournure des événements, Haislip ordonne à la Oliver de faire bifurquer sa division au nord-ouest vers Argentan et à la 2e DB de prendre Carrouges. La 5th Armored reprend son avance à partir de Sées mais l’une des ses Task Force est arrêtée net par une forte résistance d’éléments du Panzergrandier-Regiment 156 de la 116. PzD  à Mortrée, environ 7 km à l’est d’Argentan, ce qui retarde l’assaut d’Oliver d’environ 6 heures. Soulignons-donc ici que Model, Eberbach et Hausser sont conscients que leurs forces sont menacées d’un encerclement rapide, ce qui les conduit en toute logique à renforcer leurs flancs pour retarder l’échéance. La situation est d’autant plus urgente que les Canadiens sont sur le point de s’emparer de Falaise, ce qui les mettra directement sur la route d’Argentan.

Lieutenant.General Wade H. Haislip, commandant du XVe Corps Américain

Lieutenant.General Wade H. Haislip, commandant du XVe Corps Américain

– Une ligne de défense est donc constituée en toute urgence au sud d’Argentan jusque-là laissé à la 708. ID du Generalleutnant Edgar Arndt, littéralement « pulvérisée ». Y sont présents des éléments de la 116. PzD de Heinrich Freiherr von Lüttwitz, de la 352. ID de Dietrich Kraiss, de la 331. ID de Walter Steinmüller.
Un autre obstacle se dresse entre les pointes mécanisées du XVth Corps  et Argentan, la Forêt d’Ecouves. C’est Leclerc qui se charge de nettoyer le secteur à l’aide de ses 3 Groupements Tactiques et grâce à l’action du Lieutenant-Colonel Nicolas Roumiantzoff, commandant en second du 1er RMSM. Roumiantzoff, un Russe Blanc natif d’Odessa et fils d’un officier de cavalerie de Nicolas II,  est considéré par Leclerc comme son « meilleur chasseur ». Il reçoit donc l’ordre de débusquer les Allemands de la Forêt d’Ecouves.

– Visant toujours la prise d’Argentan et la jonction avec les Canadiens, Haislip ordonne à la 2e DB d’atteindre Argentan et ordonne à Oliver de rassembler sans plus tarder sa 5th « V for Victory » pour concourir au coup de grâce. Haislip informe aussi Patton qu’il est prêt à marcher sur Argentan. Sauf que Patton ordonne à son bon subordonné de « marcher lentement vers Falaise après avoir atteint Argentan ». Non pas qu’il soit timoré mais Patton ne veut pas que ses pointes mécanisées se retrouvent isolées. Le chef américain fait en sorte qu’elles reçoivent l’appui d’unités d’infanterie. L’avance reprend et la 2e DB s’empare d’Ecouché et de Carrouges et forme une ligne entre Carrouges et Argentan le 13 août. Une compagnie d’Infanterie française entre dans Argentan mais s’en fait immédiatement chasser par des éléments de la 2. PzD de von Schwerin, ce qui permet à des éléments du I. SS-PzK de « Sepp » Dietrich. Leclerc et Oliver tentent alors de lancer leurs chars contre Argentan mais les tubes allemands bien placés mettent plusieurs engins hors de combat. Américains et Français sont alors forcés de s’arrêter et d’attendre, d’autant plus que les Canadiens ne se sont toujours pas emparés de Falaise. Sans attendre, Heinrich Eberbach place les 2. et 116. PzD, ainsi que la 1. SS-PzD « Leibstandarte » de Theodor Wisch en position défensive sur une ligne dominant Ecouché et Carrouges entre Argentan et la Ferté-Macé.

5ad

Insigne de la 5th US Armored Division

Major.General Lunsford E. Oliver, commandant de la 5e Division Blindée américaine

Major.General Lunsford E. Oliver, commandant de la 5e Division Blindée américaine

2- LA POUSSÉE DE LA Ist US ARMY ET DES BRITANNIQUES PAR L’OUEST ET LE NORD-OUEST

– Nous l’avons vu, le General Courtney H. Hodges a ordonné à ses trois Corps de foncer vers l’est, ce qui est facilité par la retraite allemande. Le Vth Corps de Leonard T. Gerow, avec les 2nd et 29th Infantry Divisions de Robertson et Gerhardt s’élancent sur de mauvaises routes dès le 9 août et capturent Tichebray le 12, avant de contrôler le plateau au sud de la ville. Hodges s’attend à ce que ses forces ramassent un grand nombre de prisonniers mais seuls 1 200 hommes épuisés tombent aux mains du Vth Corps. Le XIXth Corps de Charles H. Corlett attaque avec la 28th Division de Lloyd B. Brown vers Sourdeval. La 28th Division, tout récemment engagée ne donne aucune satisfaction. Pire encore, son chef est blessé et immédiatement remplacé par James E. Wharton, alors commandant adjoint de la 9th Division. Malheureusement, Wahrton est tué et doit être remplacé par le Brigadier-General Norman D. Cota, le héros d’Omaha Beach et de Saint-Lô qui quitte ses responsabilités au sein de la 29th « Blue and Gray ». Sur l’aile droite de Corlett, les choses se passent mieux grâce à l’apport de la 30th Infantry Division de Hobbs et la 2nd Armored Division d’Edward H. Brooks pivotent depuis Ger et s’emparent sans grande difficultés de Domfront, défendue par une faible garnison d’unités de dépôts. Le 15 août, Cortett établit le contact avec la 11th Armoured Division Britannique à Flers. Du côté du VIIth Corps de Collins, la 1st Division de Huebner, la 9th Division de Louis A. Craig (qui a remplacé Eddy) et la 3rd Armored Division de Leroy H. Watson démarrent leur attaque depuis le nord-est de Maryenne et combattent durement pour le contrôle de Rânes avant d’accrocher la grand-route Flers-Argentan à l’est de Briouze. Le 17 août, malgré une avance ralentie par une forte résistance allemande, Américains et Britanniques du XXXth Corps de Horrocks effectuent leur jonction à Opportune.

– S’élançant depuis le secteur d’Aunay-sur-Odon, les 53rd « Welsh » et 59th « Staffordshire » Divisions de Ross et Lyne repoussent méthodiquement les forces allemandes devant elles et atteignent les contreforts de la Suisse-Normande dans le secteur d’Ouilly-le-Tesson. Pendant ce temps, la 11th Armoured Division de Roberts libère Flers et pousse ensuite son avantage en dégageant la route Flers – Argentan. Pendant ce temps, la Guards Armoured Division d’Alan Adair dégage les ruines de Condé-sur-Noireau et la 50th « Northumberland » s’approche d’Athis.

Generallfeldmarschall Walter Model

Generallfeldmarschall Walter Model

3- LE REPLI ALLEMAND

A – LA DECISION DE REPLI

– Mettons-nous un instant à la place d’Hans-Günther von Kluge et regardons la situation : Hitler ordonne toujours de lancer une contre-attaque dans le secteur de Domfront, alors que 2 armées allemandes (150 000 hommes environ) comprenant les éléments restant de 21 Divisions, sont menacées d’encerclement par une mâchoire alliée. Si les unités de Panzer-SS peuvent encore se battre, certaines unités d’infanterie sont réduites à un état quasi-squeletique. Les Américains sont aux portes d’Argentan, tandis que Canadiens et Polonais combattent pour le contrôle de Falaise.
On peut aisément imaginer l’état de nervosité qui devait animer von Kluge à l’idée d’obéir à un ordre quasi-suicidaire alors que presque toutes ses forces combattant en Normandie sont sous la menace d’un encerclement géant. Réunissant ses officiers, comme ceux du Panzer-Gruppe « Eberbarch » et de la 7. Armee, « Hans le Sage » décide le 14 août – SANS EN REFERER A HITLER – d’amorcer le repli des deux grandes unités allemandes en Normandie. A l’Ouest, les différents éléments des II. SS-Panzer-Korps, XLVII. Panzer-Korps, II. Fallschirm-Korps et LXXXIV. Armee-Korps reçoivent donc l’ordre de marcher vers l’est pour amorcer la retraite. Pendant ce temps, la 5. Panzer-Armee reçoit l’ordre de maintenir les mâchoires de la double tenaille alliée ouvertes. Son flanc droit (nord), avec notamment la 12. SS-PzD « Hitlerjugend » reçoit l’ordre de tenir le secteur de Falaise – Trun, pendant que le I. SS-Panzer-Korps placé sur le flanc gauche (sud) doit empêcher les Américain de déboucher sur la route de Chambois.

– Mais un événement arrive au secours de la décision de von Kluge ; le Débarquement de Provence qui a lieu le 15 août 1944 sur la côte du Var (Opération « Anvil Dragoon »). Surprenant complètement le commandement allemand, cette opération amphibie s’avère une très grande réussite, bousculant les modestes unités de la I. Armee allemande chargée de tenir le secteur. Hitler lui-même va jusqu’à dire « c’est le jour le plus horrible de ma vie ». Alors que von Kluge a commencé son retrait, Hitler ordonne que toutes les forces allemandes évacuent la Normandie. L’ordre est confirmé le 16.

B – WALTER MODEL REMPLACE VON KLUGE

– Du côté allemand, l’atmosphère est lourde, marquée par la disparition du Generalfeldmarschall Hans Günther von Kluge. Certains responsables de la SS et de la Gestapo soupçonnent von Kluge d’avoir trempé – sinon été approché – par les conjurés du 20 juillet 1944. L’échec de l’attentat de l’Oberst Claus Schenck von Staufenberg a rendu Hitler encore plus soupçonneux et paranoïaque vis-à-vis de la «  caste de l’aristocratie militaire prussienne réactionnaire ». Certains collègues de von Kluge pensent que « Hans le Sage » a déclenché sciemment l’échec de l’Opération Lüttich pour éloigner les soupçons qui pesaient sur lui. L’attitude de von Kluge devient encore plus suspicieuse aux yeux de Hitler quand le 15 août 1944, suite à un bombardement aérien, il disparaît mystérieusement avant de réapparaître au QG de Heinrich Eberbach. Peut-être a-t-il craqué nerveusement avant de revenir dans les opérations mais Hitler est convaincu de sa trahison. C’est pourquoi, il le limoge de son commandement du Heeres-Gruppe B pour le remplacer par son Feuerwehrmann (Pompier) favori, le Generarlfeldmarschall Walter Model qui doit accourir du Front de l’Est. Convoqué à Berlin pour comparaître, von Kluge ne s’y rendra jamais. Définitivement à bout de nerfs et ne pouvant supporter l’accusation d’être un traître au Reich, il se suicide au cyanure au bord d’une route de l’est de la France le 19 août.

– Petit, racé sans appartenir à la vieille noblesse prussienne, ne se séparant jamais de son monocle, ancien soldat des tranchées de l’Artois, de Verdun et de la Somme, Walter Model est considéré – à juste titre – comme l’un des meilleurs tacticiens de la Wehrmacht et un expert des opérations défensives.
Pour mieux cerner ce personnage majeur de l’histoire militaire allemande assez peu connu en France, laissons parler Jean Lopez* :  Issu d’une famille de banquiers très marquée par le luthéranisme, fils d’un professeur de musique classique, Walter Model voit le jour en 1891 à Genthin en Saxe-Anhalt. Contrairement à ses futurs collègues Maréchaux – exceptés Guderian et Schörner – Model n’est pas issu de l’aristocratie prussienne. Cela le rend d’ailleurs beaucoup moins suspect aux yeux d’Hitler.
– Colonel à l’état-major de la 16. Armee lors des campagnes de France et de Pologne, il se distingue sur le Front de l’Est  en 1941-42, où il mène une campagne brillante la tête de la 3. Panzer-Division puis du XLI. Panzer-Korps. Il accède au commandement de  la 9. Armee en 1942. En novembre de cette même année, il se paie le luxe d’infliger un coup très dur au grand Georgi Joukov en mettant en échec l’Opération « Mars » (simultanée à celle de Stalingrad) visant à détruire la 9. Armee dans le saillant de Rjev. Par une excellente maîtrise de la défense en profondeur appuyée par des réserves mobiles, il mène une défense particulèrement efficace face aux assauts massifs et mal coordonnés des Soviétiques et par un temps particulièrement épouvantable.
Brutal, Walter Model se montre zélé en matière d’exécutions, d’exactions et de déportations envers les Juifs, les civils et les prisonniers en Russie.

– En juillet 1943, il commande toujours la 9. Armee lors de la bataille de Koursk mais moins à l’aise dans l’offensive, il voit ses unités se faire bloquer aussi  efficacement que farouchement par les Frontoviki de Konstantin Rokossovski. En revanche, il réussit à faire reculer sa 9. Armee au nord des marais du Pripet en maintenant sa cohésion jusqu’à la fin 1943. Il réussit encore à bloquer plusieurs assauts piteusement menés par le Front de l’Ouest soviétique commandé par Vassili D. Sokolovski. On peut dire qu’en 1944, Walter /Model vient de passer un très mauvais été en URSS. Avant de se retrouver sur le Front de Normandie, il a remplacé le servile Ernst Busch à la tête du Heeres-Gruppe Mitte (Groupe d’Armées Centre), dont les divisions se sont faites hachées menues par l’Armée Rouge lors de l’Opération Bagration. Avec son art de l’improvisation tactique, il a réussi à limiter la casse par endroits mais quand il quitte l’Ostfront, les Soviétiques le Groupe d’Armées Centre a cessé d’exister.
Mais Model est aussi d’un caractère particulièrement excécrable et méprisant, ce qui lui vaut d’entretenir que des inimitiés dans les cercles d’état-major. Model n’a jamais gardé un seul chef d’état-major plus de deux mois. Seul le terne et docile Hans Krebs a pu entretenir de meilleurs rapports avec lui sur le Front de l’Est. Model méprise autant ses subalternes que ses supérieurs, n’hésitant pas à contrecarrer leurs ordres. Il a aussi l’art de s’arranger pour ignorer et transformer les ordres d’Hitler à sa guise, talent dont était dépourvu von Manstein. Ajoutons à cela, son talent pour s’arroger le prélèvement d’unités au repos, de ravitaillement et d’équipements aux services arrières à son profit et au détriment de ses collègues. Les commandants de Divisions ou de Korps lui vouent aussi une détestation viscérale car Model a le don prononcé pour cisailler des divisions ou les amputer de leurs composantes pour créer d’autres unités quand la situation l’exige. En revanche, son habitude (risquée) à commander de l’avant le rend particulièrement populaire au sein des soldats comme des officiers subalternes. Mais ses traits de caractère le privent évidemment de relations sociales qu’un officier de son grade est en droit d’attendre. Model fuit donc les dîners et les moments de repos et s’isole dans son QG et se détend à l’aide d’une bouteille.

– Voilà donc le Führers-Feuerwehrmann, l’homme des situations désespérées, qui doit sauver les forces allemandes en Normandie en pleine déliquescence. En étudiant la carte du front, Model comprend qu’il n’a d’autre alternative que d’appliquer comme il le peut l’ordre de retraite qu’a donné von Kluge. Model ordonne que ce soit TOUTE l’armée allemande (7. Armee et 5. Panzerarmee) qui quittent le front normand. Pour cela, il faut soit franchir l’Orne, rivière de laquelle les Britanniques s’approchent dangereusement (avec seulement quatre ponts disponibles), ainsi que la Dives au nord d’Argentan.

– Model organise ses forces en quatre principales colonnes, corsetées par les I.SS-PzK, II. SS-PzK, XLVII. PzK et II. FjK, chacun passant sous l’autorité d’Eberbach. Leur mission est de maintenir ouvertes les mâchoires de la tenaille. Mais comme Model peut s’aviser de faire interférer chaque division dans chaque Korps, retenons l’organisation suivante :

* Divisions devant s’opposer à la progression canadienne, britannique et polonaise par le nord : 21. Panzer, 9. SS-Panzer SS, 12. SS-Panze, 3. Fallschirm-Jäger, 271. Infanterie-Div., 276. Infanterie, 277. Infanterie, 326. Infanterie et 331. Infanterie.

* Divisions devant s’opposer à la progression américaine et française par le sud : 2. Panzer, 9. Panzer, 116. Panzer, 1. SS-Panzer, 2. SS-Panzer, 10. SS-Panzer, 84. Infanterie, 363. Infanterie, 708. Infanterie, restes des Panzer-Lehr, 352. et 353. Infanterie et de la 91. Lufltande.

* Le SS-Oberstgruppenführer Paul Hausser avec sa 7. Armee, doit organiser les combats d’arrière-garde avec ce qui reste des meilleures unités (SS-Panzergrenadiere et Fallschirmjäger) pour permettre aux lentes unités hippomobiles (qui composent la majorité du parc de transport de la Wehrmacht) de refluer vers l’est. Notons au passage, que les équipages de transport qui dépendent de la traction animale (Infanterie-Divisionen et unités d’artillerie tractée) sont bien plus vulnérables car un cheval blessé ne peut-être remplacé, à la différence des véhicules motorisés qui peuvent être réparés même avec des moyens rudimentaires.
Enfin, entre Doluzé et Vimoutiers, la couverture de l’ensemble du flanc est allemand doit être assuré par le LXXXVI. Armee-Korps de Dietrich von Obsfelder, avec notamment la 85. Infanterie-Division et les restes de la 89. Infanterie-Division dans le secteurs qui nous intéresse.

– La retraite allemande commence donc dans des conditions chaotiques, sous les assauts répétés des Jabos, alors que les Alliés déclenchent la phase terminale de leur plan d’anéantissement.

Falaise-Gap-01

[Suite]

* Lire : LOPEZ Jean : Opération Bagration, la revanche de Staline, Economica