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Fantassins de 1914 – Les Allemands (2)

Aussi célèbre pour ses clichés aussi répandus que le Feldgrau ou le casque à pointe et l’Aigle Impérial, la figure du fantassin allemand de 1914 reste assez. En voici un essai de portrait.

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1 – RECRUTEMENT, SOLDATS ET SERVICE MILITAIRE

 * Le prestige de l’institution militaire

Comme l’explique l’historienne Anne Duménil, en 1914, en raison de la part active qu’elle a pris lors des guerres pour l’unité allemande, la Kaisersheer jouit d’un prestige auprès de la population. Les victoires contre l’Empire des Habsbourg et contre la France de Napoléon III ayant fait d’elle l’instrument premier de l’unité nationale et de la naissance du Second Reich, la Kaisersherr imprègne sensiblement la vie politique et culturelle, ce qui impacte nettement sur la population. L’historien allemand Hans-Uhlrich Wehler a notamment montré comment les codes et modes de vie fondés sur la discipline et les manières de penser ont forgé un « militarisme social ». Ainsi, en 1914, qu’il soit conservateur, social-démocrate, libéral, luthérien ou catholique, prussien, hessois, rhénan ou bavarois, l’engagé allemand est psychologiquement prêt à monter au front. Instrument légitime pour

Au début du XXe siècle, avec l’effacement de von Tirpitz et de ses ambitions navales irréalistes, et le retour des « terriens » conduits par Ludendorf au sein du Grand Etat-Major impérial qui profite à la Heer, la conscription conduit un nombre croissant de jeunes allemands à entrer en contact avec l’institution militaire. Pour les jeunes allemands qui accomplissent leur service militaire, il s’agit d’accéder au prestige de l’uniforme qui est une source de fierté. En outre, pour beaucoup, la Kaisersheer est un creuset qui, en dépit de l’élitisme qui favorise les Junkers et les classes aisés, dépasse les différences sociales, politiques et confessionnelles qui marquent encore fortement l’Allemagne wilhelmienne.

** Soldats et hommes du rang
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Tout comme son futur adversaire français, le fantassin impérial allemand est assez jeune et accomplit – ou a accompli – son service militaire qui le tire de sa petite ville ou de son Bürger dans lequel il a grandi. Comme les Français, il est plutôt jeune mais issu de milieux sociaux assez variés en grande partie grâce à l’urbanisation dynamique qu’a connu l’Allemagne grâce à son industrialisation, ce qui impacte bien entendu sur le recrutement géographique. Les recrues des milieux ouvriers viennent de l’Allemagne de l’Ouest, du Nord et de l’Est (Rhénanie, Ruhr, Sarre, Stuttgart, Prusse, Poméranie et Silésie), tandis que celles issues de milieux ruraux et paysans viennent du centre et du sud (Bade-Wurtemberg, Bavière, Thuringe et Saxe). Mais une part très importante des jeunes engagés allemands sont issus des grosses ou moyennes villes du pays et donc de milieux de moyenne et petite bourgeoisie comme de classe moyenne : professions juridiques, avocats, négociants, commerçants, fonctionnaires…

Pour l’infanterie, la plupart des engagés seront versés dans les régiments de type classique au sein des Länder mais d’autres pourront intégrer les plus prestigieux Jäger-Regimente (Régiments de Chasseurs). Ceux issus de milieux plus aisés peuvent avoir le privilège de servir comme soldats – voire même sous-officiers – dans les rangs des très prestigieux Kaisers-Preusse-Garde-Regimente (Garde Impériale Prussienne). Les autres
Enfin, après son service militaire qui dure deux ans (un an pour certains milieux plus privilégiés), le conscrit sera versé dans la Landsturm, c’est-à-dire la Réserve. Et il est donc mobilisable en cas de guerre.

Comme en France, le recrutement est échelonné au niveau géographique : Villes/Länder/Régions Militaires (Wehrkreise). Cela fait que beaucoup de régiments de Guillaume II portent – avec leur numérotation – le nom de leur Land d’origine (Preusse, Sachsens, Thüringes, Hessen, Bayerische, Würtemberger…). Notons enfin qu’en raison de son héritage historique inhérent, la Bavière conserve la particularité d’avoir « son » armée ; la Bayerisches-Königs-Heer (Armée Royale bavaroise), levée directement dans le Land mais ses Regimente, Divisionen et Korps sont mis à  dispositions des forces Impériales.

*** Discipline

Alors que l’Armée française est marquée par un certain paternalisme et par la notion de la défense de la Patrie que nous connaissons, la Kaisersheer inculque aux engagés la notion de fidélité à l’Empereur Guillaume II et au Drapeau Schwartz-Weiss-Rot, ainsi que la conscience de la tâche éminente et historique qu’accomplissait l’Armée du Reich. Toujours selon Anne Duménil, les instructeurs et les officiers peuvent se transformer en « éducateurs moraux » pour inculquer aux soldats l’honneur, la dignité, le courage,  la maîtrise de soi et la volonté de fer de remporter la victoire. Mais l’instruction théorique n’est pas non plus oubliée, loin de là ; il s’agit de développer les qualités intellectuelles du soldat qui sont exigées dans le combat moderne.

Loin des caricatures qui ont la vie tenace, la discipline militaire allemande, régie par l’Ordonnance disciplinaire de 1872, est particulièrement stricte mais . Mais il y a un paradoxe, si les infractions ne font pas l’objet d’une codification et sont laissés à l’appréciation du supérieur, les peines et sanctions sont clairement définies (mais si la schlague du temps de Frédéric II a disparu depuis longtemps). Toujours en référence aux travaux d’Anne Duménil, en proportion de l’infraction (désobéissance, insubordination, absence non autorisée, ivresse, offense d’un supérieur à un subordonné…), l’engagé peut faire l’objet de sanctions telles l’interdiction de disposer de sa solde, non-versement de solde,  mise aux arrêts de rigueur allant de trois à dix jours.
**** Les Officiers

Vision quelque peu romantique de l'Officier allemand

Vision quelque peu romantique de l’Officier allemand

Comme l’explique Pierre Jardin pour la revue Guerre Histoire, depuis 1813, le corps des officiers allemands conserve une image assez stéréotypée tout en ayant fait l’objet d’une évolution dans le domaine intellectuel. Ainsi, l’officier qu’a conçu Scharnhorst doit avoir les qualités de courage, de coup d’œil, du sens de la prise de décision mais aussi, avoir acquis de bonnes notions en mathématiques, en histoire, en géographie et même en philosophie. Cependant, les armes « classiques » comme l’infanterie et la cavalerie reste le domaine privilégiée de la noblesse prussienne, wurtembergeoise ou bavaroise, tandis que les armes dites « savantes » (artillerie, génie, transmissions, transports) recrutent dans les rangs de la Bourgeoisie des villes. De son côté, la Kaisersgarde est exclusivement réservée à l’aristocratie prussienne pour ce qui est des cadres. Seulement, Scharnhorst et Gneisenau souhaitaient voir la méritocratie imprégner l’armée car lors de la Guerre de Libération de 1813, ils ont pu constater que de bons officiers n’étaient pas systématiquement issus des rangs de la vieille noblesse prussienne… d’autant plus que Gneisenau était catholique de parents autrichiens.

En lieu et place de cela, après 1848, la noblesse prussienne avec son incarnation militaire que représentent les Junkers, tend à former une caste hermétique avec son esprit de corps élitiste, ses rituels et ses traditions. Cette volonté de maintenir un véritable Corps d’élite sociale au-dehors de l’appareil de l’Etat, explique la réticence des membres supérieurs de l’Offizierskorps de donner leur accord à l’augmentation des effectifs souhaitée par Erich Ludendorf (qui fait presque figure d’exception dans le corps des officiers prussiens puisqu’il est issu de la bourgeoisie).
Pour les Junkers, un accroissement des effectifs – nécessaire selon Ludendorf au vu de la situation stratégique du Reich en Europe – impliquera un accroissement de l’effectif des cadres ; ce qui entraînera un recrutement plus important au sein de la Bourgeoisie. Or, on l’aura compris, par réaction sociale les Junkers entreprennent de conserver leurs prérogatives sur la formation des officiers du Kaiser. Ainsi, plus de 90% des cadets de Guillaume II instruits à la Junkerschule-Lichterfelde portent un « von » à leur nom de famille. Bon nombre de futurs responsables militaires et généraux d’Hitler y sont passés ; von Fritsch, Geyr von Rundstedt, Walter von Brauchitsch, Erich von Manstein, Ewald von Kleist, Hasso Eccard von Manteuffel… exception faite des Heinz Guderian, Wilhelm Keitel ou Franz Halder.

Les soldats et officiers allemands sont particulièrement bien formés du point de vue tactique et technique. Mais il faut nuancer un point ; l’expérience du feu. Ceux ayant connu les guerres d’unification sont soit des généraux assez âgés ou des gens en retraite. Contrairement à bon nombre d’officiers français ou britanniques qui ont connu l’expérience du feu dans des opérations de contre-guérilla, de combats classiques ou du commandement dans les Colonies, les soldats allemands les plus expérimentés en 1914 voient leur expérience limitées à l’expédition contre les Boxers en Chine ou contre les Hotentots en Namibie.


2 – UNIFORME ET EQUIPEMENT INDIVIDUEL

Le fantassin allemand de 1914 diffèrent presque en totalité de son futur adversaire d’Outre-Rhin. D’une part, comprenant l’importance de la discrétion dans un champ de bataille, l’Etat-Major impérial a abandonné dès la fin du XIXe siècle l’ancien uniforme noir et rouge hérité en droite ligne de la Guerre de Libération de Prusse de 1813. Cédant donc la nostalgie de la revanche contre Napoléon à la pratique, la Kaisersheer adopte alors le célèbre Feldgrau (« vert de gris » ou plus exactement « Gris de campagne ») modèle 1907/10. Il est composé d’un pantalon et d’une veste en coton à col. Particularité, les boutons sont marqués de la couronne impériale sauf pour les Régiments de Bavière qui arborent le Lion. Toutefois, les Jäger ne portent pas le Feldgrau mais une tenue Graugrün (« vert sapin »).

Au repos, les soldats et portent un béret plat marqué d’une petite rosace aux couleurs du drapeau impérial. Les officiers portent une casquette haute, héritée des soldats de 1813 et marquée soit par la rosace ou bien par la Croix de fer. Au combat, ils sont coiffés du célèbre casque à pointe « Pickelhaube », que l’on recouvrira d’un revêtement de camouflage suite aux premiers combats car leur couleur noire reluisante rendait les hommes beaucoup trop repérables. Ceux des soldats et sous-officiers sont marqués du numéro du Régiment et ceux des officiers de l’Aigle Impérial. Exception pour les Jäger qui portent un shako en cuir bouilli avec un revêtement de camouflage.

Enfin, les soldats du Kaiser sont chaussés des non moins célèbres bottes en cuir cloutées, plus pratiques que les brodequins français.

Tout comme les Français, les fantassins allemands portent un havresac comportant ses effets personnels, une couverture en laine et son matériel de campagne. Mais il est plus léger et plus pratique. Comme les fantassins allemands doivent être offensifs sur le terrain, ils doivent porter un poids modéré. La musette n’est pas abandonnée elle non plus mais elle est portée accrochée au ceinturon, ce qui est plus pratique pour le soldat. Enfin, le ceinturon sert à accrocher la gourde,  les cartouchières (six) et les grenades.

4 – ARMEMENT

Incontestablement, lles soldats de Guillaume II sont sans doute les mieux armés d’Europe. L’arme réglementaire du Landser ou du Jäger est le Karabinier 98 k Mauser. Assez léger (3,95 kg), d’un calibre 7.92 mm avec, doté d’un magasin de cinq cartouches, le Mauser était doté d’une culasse mobile en acier Krupp particulièrement solide et facile d’emploi. Un fantassin allemand correctement entraîné au tir pouvait tirer 15 coups par minute. Les officiers sont généralement armés du novateur pistolet Mauser C96 (calibre 7.63 Mauser ou 9 mm Parabellum) qui se charge par magasin et non par barillet.

Sur l’emploi des grenades, les allemands sont à l’avance avec l’utilisation de la grenade offensive à manche Steilhandgranate. Rudimentaire dans sa conception, composée d’un cylindre rempli d’explosif, d’un manche et d’un détonateur, elle n’en est pas moins appréciée pour son emploi pratique. Enfin, s’ils ne sont pas fusiliers, les fantassins allemands sont mitrailleurs.
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Et en dotation comme en emploi, ils dépassent encore les Français ou les Britanniques car la mitrailleuse est très vite perçue comme d’intérêt tactique offensive et non pas seulement défensif. Elle sert d’appui-feu aux fantassins et doit être autant portée à l’avant qu’à l’arrière en cas de contre-attaque ennemie. Les Allemands utilisent alors la très efficace mitrailleuse Maxim MG 1908 de 7,92 mm qui équivaut à la puissance de feu de trente fusils. Autoalimentée avec des bandes de 250 coups, fonctionnant par emprunt de gaz et bénéficiant d’un système de refroidissement par eau, elle peut tirer 600 coups à la minute. Ses qualités et son emploi vont en faire une arme dévastatrice lors de la Bataille des frontières.

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