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Fantassins de 1914 – Les Français (1)

Le but est ici de vous présenter de manière descriptive les différents soldats mobilisés lors du début de la Grande Guerre par les différents belligérants. Dans cet article, il sera traité essentiellement des régiments composés des français de métropole ; les formations coloniales et de la Légion Étrangère feront l’objet d’autres articles.
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1 – LES HOMMES

A quoi ressemble le soldat français de 1914 ? On le connaît vêtu de son pantalon garance qui s’élance dans de grandes charges à la baïonnette dans la campagne ardennaise, lorraine, champenoise ou flamande. Mais fouillons davantage.

L’engagé est assez jeune (entre 20 et 30 ans en moyenne) et vient en très grande majorité d’un milieu rural même si l’on compte une bonne proportion d’ouvriers qui seront renvoyés dans les usines d’armement dès 1915. Les petits artisans et commerçants sont aussi représentés. Pour les soldats ayant fréquenté l’école jusqu’au certificat d’études, le niveau d’instruction est correct. L’écrasante majorité des soldats français sait lire, écrire et compter. Mais beaucoup de ceux qui sont arrachés à leurs travaux des champs de l’été 1944 conservent leurs parlers régionaux et leurs patois. C’est le cas pour beaucoup de mobilisés Bretons de l’Ouest du Morbihan et des Côtes du Nord, ainsi que du Finistère, de Corses, d’Auvergnats, de Rouergats, de Provençaux, de Languedociens, de Basques etc.  Notons à titre anecdotique qu’il arrivera au Général Edouard de Castelnau de converser en parfait rouergat avec des hommes du rang venus de sa région natale.

En raison de leur formation et de leur niveau d’instruction, les Instituteurs mobilisés accèdent bien souvent aux grades de sous-officiers. Les plus méritants au feu pourront aussi recevoir une formation à l’arrière qui leur octroiera le grade de sous-lieutenants ou lieutenants. Il en va de même pour certains fils d’artisans-commerçants ou des fonctionnaires. Cependant, les sous-officiers (Sergents, Adjudants et Majors) sont en grande partie des soldats d’active ayant gagné leurs galons dans la Coloniale ou durant leur carrière en Métropole.

Le Corps des Officiers est plus hétérogène, même si l’on rencontre de notables différences. D’une part, au niveau de l’instruction, les Officiers français sont tous issus de Saint-Cyr (Infanterie, Cavalerie) ou de l’Ecole Polytechnique (Artillerie, Génie et Aviation naissante). Le niveau d’instruction est plus élevé que la moyenne nationale. En effet, tous les élèves officiers intégrant les deux écoles mentionnés ont obtenu leur Baccalauréat. La moyenne d’âge des officiers au vu de la carrière est la suivante : Lieutenants et sous-lieutenants –  21-30 ans ; Capitaines – 30-35 ans ; Chefs de Bataillon – 35-45 ans ; Lieutenant-Colonels et Colonels – 45-50 ans et Généraux (Brigades, Divisions et Corps) – 55 – 65 ans. En 1914, certains Colonels ayant presque atteint la retraite seront rappelés au service comme le Colonel Philippe Pétain âgé de 58 ans en 1914.

Par tradition et par esprit de devoir, les vieilles familles françaises, celles issues de l’ancienne noblesse ou même celles issues de la noblesse d’Empire sont particulièrement bien représentées. Dans une France pourtant républicaine, ce milieu politique et social particulièrement marqué à droite et religieusement reste néanmoins un vivier de recrutement non négligeable, tant au niveau de leur instruction que de leur esprit de tradition. Mais le Gouvernement républicain anticlérical se méfie d’eux, en particulier des catholiques convaincus. Ainsi, peu avant l’Affaire des fiches organisée par le Général André (Ministre de la Guerre du Gouvernement Combes), beaucoup d’officiers ont vu leur avancement bloqué car considérés comme trop réactionnaires, ou car ayant juste un membre de leur famille en prêtrise ou dans les ordres. Exception faite du Colonel Henri Gouraud (futur général), qui pourra échapper aux « fiches » grâce à ses relations au sein des milieux coloniaux.
S’il reste particulièrement marqué à droite (monarchistes et bonapartistes), le Corps des Officiers français fourni néanmoins des républicains bon-teint proches des milieux radicaux et même des francs-maçons.

A l’inverse, contrairement à l’Allemagne voire en Russie où le Corps des Officiers est un apanage de la noblesse traditionnelle, côté français ce milieu a tendu à se démocratiser depuis le XIXe siècle même si l’on reste toujours dans des milieux aisés et bourgeois (haute et moyenne bourgeoisie comme classe moyenne aisée). Les jeunes Bacheliers qui choisissent la carrière des armes sont en majorité sortis des grands Lycées parisiens ou des bons Lycées de Province. On compte ainsi bon nombre de fils d’ingénieurs, de médecins (Gouraud), de négociants et de membres, professions juridiques (juges, avocats, notaires) ou  même d’artisans aisés (Joffre, fils d’un tonnelier de Rivesaltes). Cependant, il arrive – à titre toutefois assez exceptionnel – que des représentants de catégories sociales plus moyennes ou modestes accèdent à d’honorables carrières d’officiers. Dans ce cas, ils ont bénéficié d’une bourse d’études quand ils étaient bacheliers (Jean-Marie Degoutte, Georges Humbert).

Enfin, à la veille de la Grande Guerre, le niveau d’expérience des officiers d’infanterie français est assez hétérogène. On compte beaucoup de Capitaines et Lieutenant-Colonels qui ont eu l’expérience du feu ou du commandement en Afrique du Nord, AOF-AEF, Indochine et Pékin (Gouraud, Degoutte, Humbert, Marchand…). Toutefois, une autre forte proportion a surtout passé du temps en Métropole dans des régiments encasernés ou dans divers états-majors. Enfin, en août 1914, les civils mobilisés comme officiers – réservistes ou non – sont issus de professions civiles nécessitant une bonne instruction (notaires, avocats, avoués, professeurs de collèges et lycées…).

2 – LE RECRUTEMENT

Conformément à la culture de recrutement, les Régiments français sont levés au sein des Régions Militaires et plus précisément par département. Bien qu’héritière de la Révolution jacobine et de l’Empire, l’Armée française maintient une forme de cohésion géographique en ce qui concerne la formation de ses régiments. Cela a deux mérites : d’une part rationaliser le recrutement par commune/arrondissement/département et d’autre part, créer une cohésion entre soldats venus d’une même région ou d’un même pays. Il n’est donc pas rare de voir plusieurs membres d’une même fratrie par régiment.

1915

Chasseurs à Pied

On compte donc 1 à 2 régiments par département dans les régions les moins peuplées (Massif Central, Sud-est, Centre-est) à 2-3 voire 4 (infanterie et artillerie confondus) dans les régions disposant d’une plus importante démographie comme la Bretagne, la Vendée et le Maine. Les Chasseurs à Pied restent le Corps d’active recruté sur des bases géographiques et même physiques bien définies. Unités d’infanterie légère ayant vocation de servir en tirailleurs et en voltigeurs, les Chasseurs à Pied sont recrutés dans les régions rudes et montagneuses (il faut donc compter les Bataillons de Chasseurs Alpins) comme la Lorraine, les Vosges et les Alpes. On y choisit des hommes de petite taille mais robustes et particulièrement endurants.

Depuis le XIXe siècle, l’Armée française s’est militarisée et le système de la conscription est quasiment devenu une institution. Avant 1914, la conscription est régie selon la Loi du 21 mars 1905 qui supprime le tirage au sort en vigueur depuis 1872. En 1906, 85% des jeunes français de vingt ans ou plus portent ou ont porté l’uniforme. Bien entendu, ceux ayant déjà accompli leur service avant le déclenchement du conflit seront rappelés en masse.  De 1905 à 1913, le service militaire dure deux ans mais passe à trois par la Loi de 1913.

En 1914, neuf Régiments de Zouaves sont encasernés en Afrique du Nord ; 1er et 4e Régiments Mixtes de Zouaves et Tirailleurs (RMZT), 2nd, 3e, 7e, 8e et 9e RZ,  2nd et 3e RZ Bis Quant aux chasseurs à Pied, 31 BCP sont mobilisables. La Lorraine (sans le département de la Moselle) est particulièrement représentée (Casernements à Saint-Nicolas-de-Port, Pont-à-Mousson, Lunéville, Saint-Dié, Etain, Saint-Etienne-lès-Remiremont, Raon-l’Etape, Verdun, Longuyon, Baccarat et Longwy) suivie par les Basses-Alpes et Alpes du Sud (Nice, Draguignan, Embrun, Villefranche-sur-Mer, Grasse  et Menton) et le tandem Dauphiné-Savoie (Albertville, Annecy, Chambéry et Grenoble).


3 –  UNIFORME ET EQUIPEMENT 

A partir de 1880, le fantassin français a bénéficié de quelques améliorations même si on a l’impression qu’il est une copie conforme de son aîné de 1870. L’uniforme n’a pas beaucoup changé. Le port de la capote fer bleutée en laine modèle 1877, du képi tricolore, et du pantalon garance modèle 1867 est de rigueur. Mais comme l’explique le Colonel Porte, loin d’être une lubie originale du commandement français, le pantalon garance est accepté car il symbolise le « pantalon de la défaite » de 1870 qui doit devenir celui de « la revanche ». Enfin, le fantassin français porte une paire de brodequins de cuir et une autre de jambières en cuir. Les Zouaves (ou « Turcos » selon l’appellation populaire) comme les Chasseurs à Pied, possèdent leur propre uniformes ; Sarouel (pantalon bouffant), veste traditionnelle algérienne et chéchia pour les premiers ; tenue bleue foncée et noire (on ne dit pas uniforme chez les BCP) et tarte (large béret plat) pour les seconds.
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En 1893, le havresac « As de carreau » ou « Azor », remplace celui en vigueur durant le Second Empire mais reste lourd et mal adapté au combat moderne. Formé de plusieurs courroies permettant de fixer les effets du soldat, l’ « as de carreau » contient toile de tente, vêtements de rechange, couverture, vivres de réserve, seconde paire de chaussures, outils, ustensiles de campement, seau à haut, livret individuel, boutons de rechange, ciseaux, dé à coudre, peigne, mouchoir, six brosses (pour habits, pour boutons, pour armes, brosse double, brosse à laver et brosse à lustrer), martinet, boîte à graisse, baguette de fusil, cubes de fonte, cravates et gamelle. Lourd et encombrant, il n’aidait pas le fantassin à se mouvoir facilement et surtout en terrain découvert. En tout, le fantassin de 1914 porte 30 kg sur lui, havresac, musette, bidon en métal qui sert de gourde et cartouchières.


4 – LES ARMES

Au niveau de l’armement, le fantassin de 14 dispose du Fusil Lebel Modèle 1886 modifié 1893, surnommé la « canne à pêche » en raison de sa longueur de 1,37 mètre (1,82 avec la baïonnette). D’un calibre de 8 mm, il est doté d’une culasse pouvant contenir 10 cartouches dont 8 peuvent être logées dans un magasin tubulaire situé sous le canon. Seulement, la culasse rend le fusil lourd. Dépassé par les Mauser K98, Lee Enfield Mk 1 Mle 07 et même par le Springfield 1903 lors de l’entrée de la France dans le conflit, le fusil Lebel reste tout de même une arme fiable. Enfin, pour les charges et les combats au corps, les fusils Lebel sont dotés de la fameuse longue baïonnette Rosalie.
A titre comparatif, les artilleurs utilisent le Mousqueton Gras Mle 1874 et les Cavaliers le Mousqueton Berthier Mle 1892. Enfin, les officiers sont armés du revolver d’Ordonnance de 1892 8 mm, ainsi que le sabre à lame droite avec lequel on charge au clair.

Les grenades individuelles sont encore moins répandues dans l’Armée française que dans la Kaisersheer  au début de la guerre et restent encore à leur stade expérimental. On trouve néanmoins la Grenade Mle 1914 qui est une version améliorée du modèle (archaïque) de 1914. D’une étanchéité mauvaise, elle sera remplacée avec l’apparition de la tranchée. On trouve aussi le « pétard », une grenade à manche rudimentaire qu’on allume par une mèche.
PETARD_RAQUETTEEnfin, du point de vue des mitrailleuses, les Français sont en retard par rapport à l’Allemagne, autant du point de vue de la quantité que de la qualité. En fait, l’état-major voit surtout la mitrailleuse comme une arme défensive et non pas offensive et la maintient à un rôle de barrage et non d’appui aux fantassins. A l’inverse, les Allemands ont compris très vite l’intérêt de placer leurs mitrailleuses Maxim en avant du front. Côté français, l’Armée a développé la fabrication de la mitrailleuse Hotchkiss Modèle 1914 à emprunts de gaz et à approvisionnement par bandes en laitons. On peut la fixer sur un affût à trépied et elle tire 500 coups par minute contre 600 pour la Maxim.  Elle est particulièrement lourde, pesant plus de 23 kg sans l’affût et 52 kg avec.

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