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Maréchal Alphonse Juin, vainqueur du Monte Cassino

La date de son décès le 27 janvier 1967 est en somme toute symbolique car elle correspond au jour de 1944 où la 3e Division Algérienne de son Corps Expéditionnaire d’Italie menait de féroces combats sur le Monte Belvedere lors de la Bataille du Monte Cassino.
Retour sur l’un des grands officiers français de la Seconde Guerre mondiale.
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– Fils et petit-fils de gendarmes, Alphonse Juin voit le jour à Bône en Algérie le 16 décembre 1888. Il effectue ses études secondaires au Lycée de Constantine avant d’être reçu à Saint-Cyr en 1909 intégrant la Promotion de Fès avec un  certain Charles de Gaulle mais aussi Antoine Béthouart, le futur vainqueur de Narvik. Il sort dans les premiers de sa promotion en 1912 et choisit les Tirailleurs Algériens. Sous-Lieutenant au Maroc, il participe aux opérations de pacification dans l’Atlas sous le commandement du Général Hubert Lyautey.

En 1914, Promu Lieutenant, Alphonse Juin rejoint un Régiment de Tirailleurs de Marocains au sein de la Division Marocaine de Humbert et participe aux combats de la Marne. L’année suivante, il se retrouve sur le front de Champagne et est grièvement blessé lors de la première offensive de mars 1915. Il perd alors en partie l’usage du bras droit. Après sa convalescence, il est promu Capitaine et rejoint le 5e Bataillon de Tirailleurs Marocains au Chemin des Dames. En 1918, il suit des cours de perfectionnement d’état-major à Melun avant d’être détaché auprès de la Mission militaire américaine en France.

– Après la Grande Guerre, le Capitaine Juin intègre l’Ecole Supérieure de Guerre dont il sort breveté en 1921. En 1923, il retourne au Maroc pour participer aux opérations de pacification dans l’Atlas sous le commandement du Général Philippe Pétain.
En 1925, il est de retour en France pour servir au Conseil Supérieur de la Guerre. Chef de Bataillon en 1926, il repart en Algérie au sein du 7e Régiment de Tirailleurs Algériens. Chef du Cabinet Militaire du Gouverneur Général du Maroc en 1929, Alphonse Juin prend une part active à la planification des opérations de pacification dans l’Atlas contre Abd el-Krim.
Dès 1930, la carrière de Juin oscille entre affectations en Afrique du Nord et postes en France. Il est donc successivement Professeur de tactique à l’Ecole Supérieure de Guerre, Commandant en second du 3e Zouaves, Adjoint du Résident Général au Maroc Charles Noguès en tant que Colonel et auditeur aux cours du Centre des Hautes études militaires.

– Général de Brigade en 1938, il participe activement au plan de mobilisation d’Afrique du Nord. En 1939, toujours en Afrique du Nord, il demande à servir en France et reçoit alors le commandement de la 15e Division d’Infanterie Motorisée. Lors de l’Offensive de 1940, Juin commande sa division à Gembloux face aux forces de Walter von Reichenau. Après la percée de Guderian sur Sedan, Juin reçoit l’ordre de défendre Valenciennes et les abords de Lille afin de protéger la Ire Armée du Général Prioux vers Dunkerque.
Fait prisonnier à Lille, le Général Juin est envoyé à Königstein par les Allemands. Il y retrouve notamment le Général Henri Giraud, commandant de la VIIe Armée française.

Juin passe près d’un an en captivité avant d’être libéré sur la demande du Maréchal Pétain qui a besoin de connaisseurs de l’Afrique du Nord. Avant d’être relâché, le Général français rencontre le Reichsmarschall Hermann Göring. Juin essaie de négocier un réarmement français en Afrique contre l’assurance de laisser Rommel recevoir du ravitaillement et des renforts par la Tunisie. Finalement, si le second point est accepté, Göring se méfie du Français. Juin reçoit ensuite le Commandement Supérieur des Troupes du Maroc en juillet 1941, tout en recevant la promotion de Général de Corps d’Armée. En 1942, il remplace le Général Maxime Weygand à la tête de l’Armée Française d’Afrique du Nord. Son supérieur direct est l’Amiral François Darlan.
Légaliste et loyal envers le Vainqueur de Verdun, le Général Juin poursuit néanmoins la politique de Weygand de réarmer l’Armée d’Afrique contre toute volonté extérieure de mettre la main sur les territoires français de la région. Lors du débarquement allié d’Afrique du Nord, Juin est arrêté à Alger par des lycéens résistants locaux menés par l’Aspirant Pauphilet. Mais le coup de force échoue et les autorités vichystes reprennent le contrôle de la ville. Toutefois, Juin et Darlan signent un accord de cessez-le feu avec les Gaullistes. L’Amiral retire ensuite à Juin son commandement des forces d’Afrique sur le Maroc et la Tunisie qu’il confie respectivement à Noguès et Barré qui souhaitent résister aux Alliés.

– Bénéficiant de contacts avec Robert Murphy, Représentant de Roosevelt en Afrique du Nord, Juin est mis au courant des préparatifs du débarquement en Afrique du Nord. En dépit d’une certaine bonne volonté à vouloir aider les Alliés, Juin ne peut évaluer correctement la situation et préfère s’en tenir aux ordres de Darlan. Ce qui le décide finalement à basculer en faveur des Alliés lors de l’Opération « Torch » est l’invasion de la Zone Libre en France par les forces du IIIe Reich. Finalement, Juin signe avec Eisenhower et Clark un cessez-le-feu et donne ordre aux forces françaises de Tunisie de cesser le combat, ce qui provoque l’envoi immédiat d’unités Germano-italiennes dans cette partie de l’Afrique du Nord.

Comme beaucoup d’officiers français d’Afrique du Nord respectueux et loyaux envers Pétain, Juin se méfie de son ancien camarade de promotion à Saint-Cyr. Seulement, Juin veut reprendre le combat contre les Allemands et de Gaulle a besoin d’un bon chef pour mener l’Armée d’Afrique au combat. En 1943, le Général Alphonse Juin devient Résident Général de Tunisie et reçoit le Commandement du Détachement d’Armée française qui devient ensuite le Corps Expéditionnaire Français en Italie. Comptant d’abord 65 000 hommes, le CEF – qui devait prendre la dénomination Ire Armée française à l’origine – intègre des hommes du rang et officiers métropolitains et pieds noirs de l’Armée d’Afrique, des unités de Tirailleurs Algériens, Marocains et Tunisiens, ainsi que des Groupements de Tabors Marocains (GTM). C’est donc une armée composée de cadres pétainistes, d’évadés de la Métropole via l’Espagne franquiste et de Nord-Africains que Juin se retrouve à diriger. Il est formé de GTM du Général Augustin Guillaume, de la 2nde Division d’Infanterie Marocaine (DIM) du Général Dody, de la 3e Division d’Infanterie Algérienne (DIA) du Général Joseph de Goislard de Montsabert, de la 4e Division Marocaine de Montagne (DMM) du Général François Sevez et des Français Libres de la 1re DFL du Général Diego Charles Brosset.

Comme l’explique Julie Le Gac, Alphonse Juin se retrouve face à un double défi ; restaurer la confiance de l’Armée française d’Afrique aux yeux des Alliés et assurer l’autonomie – sinon  l’indépendance –  tactique de son CEF. En effet, en dépit des relations cordiales que Juin entretient avec le General Mark W. Clark, commandant de la Vth US Army, Britanniques et Américains conservent une image péjorative de l’Armée Française qui reste pour eux une armée défaite. En cela, Eisenhower, Clark et Harold Alexander comptent engager les Français seulement de manière localisée et limitée en termes d’effectifs. Juin écrit alors à Giraud pour exprimer son désaccord profond : « Je ne saurais souscrire à son emploi dispersé par Combat Team*. Il y a là non seulement une question de prestige pour le commandement français auquel il faut faire confiance, mais aussi une question d’efficacité et de rendement. »

– D’autre part, les Américains prennent très vite le CEF sous leur aile. Comme les français manquent sérieusement d’artillerie et d’armes, les Américains leur en fournissent mais veulent aussi s’assurer la subordination des Français au commandement américain. En dépit de la volonté politique des Français, le CEF va dépendre de la Vth US Army en matière de logistique, de ravitaillement et aussi d’hospitalisations.
Placés ensuite sous le commandement de Patton en Algérie et en Tunisie, les officiers français reçoivent l’enseignement américain en matière de techniques d’opérations amphibie et de logistique. Mais Juin écrira plus tard dans ses mémoires :  «  Il va sans dire qu’en matière d’enseignement tactique (…) nous n’avions pratiquement rien à apprendre des autres. » Il va le prouver en Italie face à la ligne Gustav.

– A la fin de l’année 1943, le Corps Expéditionnaire Français embarque pour l’Italie et débarquement dans une entière discrétion à Naples où il reste cantonné jusqu’en décembre.
Conscient de sa charge aussi militaire que politique, Alphonse Juin déclare à ses hommes : « Dans les jours qui vont suivre, la France qui souffre, la France tout court et nos alliés auront les yeux fixés sur la petite Armée française d’Italie et ses premiers engagements. »
Au début de janvier 1944, le CEF rejoint le front allié face à la Gustav Linie sur la droite (nord-est) de la Vth US Army de Clark. Juin reçoit l’ordre de prendre l’assaut du Belvedere tenu par des troupes de montagne allemandes (voir article concernant le sujet). Juin prépare avec munitie son assaut en misant sur la surprise, l’infanterie légère et les capacités de ses troupes de montagne. Ce sont les Tunisiens et Algériens de la 3e DIA de Montsabert qui s’emparent du Belvedere après quatre jours de sanglants combats sur les pentes de l’éminence. Juin a alors montré aux anglo-américains qui piétinent durement face aux Allemands que les Français peuvent être particulièrement utiles. Le CEF est ensuite mis au repos.

– A la fin avril 1944, au vu de l’évolution laborieuse des combats, Juin propose à Clark et Alexander de redéployer les forces alliées pour un nouvel assaut pour franchir le Garigliano. Le Général français envisage alors de percer sur l’aile gauche (sud-sud-ouest) ennemie en passant par les Monti Aruncci qui surplombent la Méditerranée et que l’on pense infranchissables. Clark et Alexander acceptent le plan français et tout le CEF est déplacé discrètement d’est en ouest à la gauche de la VIIIth Army britannique d’Oliver Leese.

– Le 11 mai 1944, l’assaut du CEF démarre avec les 2nde DIM et 4e DMM contre les lignes de la X. Armee du General der Panzetruppen Heirich von Vietinghoff-Scheel. Malgré une importante préparation d’artillerie le premier assaut échoue et les pertes sont lourdes. Seulement, malgré la déception, Juin ne se décourage pas. Evaluent les renseignements dont il dispose, il trouve une brèche dans le flanc gauche allemand, au pied du Monte Miao. Le 12 juin, lors du second assaut, les Marocains et Français percent. Sans tarder, Juin exploite le succès et expédie la 1re DFL dans la brèche. Profitant de la prise des défilés par les Tirailleurs, les Tabors et les Goumiers, les hommes de Brosset s’emparent de Sant Andrea ce qui permet de franchir le Garigliano. Les Allemands n’ont alors d’autre choix que de se retirer vers Rome. Il n’empêche, l’assaut français est une réussite. Le CEF a gagné la confiance des Anglo-Américains.

– Le 4 juin 1944, les Français atteignent les faubourgs de Rome mais n’y feront leur entrée qu’après les Anglo-Américains. Toutefois, pendant la poursuite des forces ennemies vers la Ligne Gothique, le CEF entre le premier dans Sienne en juillet. Le même mois, Juin quitte le commandement du CEF qui se retrouve amalgamé à la nouvelle Ire Armée du Général de Lattre en vue de participer aux opérations de Provence.
Charles de Gaulle nomme alors Alphonse Juin Chef d’Etat-major de la Défense Nationale et s’attèle à la réorganisation des forces armées françaises lors de la Libération. Le 25 août 1944, Juin fait partie du défilé de la Libération de Paris. Il représente ensuite la France lors de voyages diplomatiques comme la signature de l’alliance entre la France et l’URSS ou lors de la création de l’ONU en 1944. Début de janvier 1945, c’est Juin que de Gaulle envoie pour négocier avec Eisenhower pour que Strasbourg ne soit pas abandonnée aux Allemands lors de l’Opération Nordwind.

– Après la Seconde Guerre mondiale Alphonse Juin est successivement, Résident Général de France au Maroc, Inspecteur des Forces françaises en Indochine et Commandant en Chef des Forces Alliées Centre-Europe. Entre-temps, il a été élevé à la dignité de Maréchal de France en 1952.
Il quitte la vie militaire en 1957 et se consacre à l’écriture de ses Mémoires entre 1959 et 1960.

– Ce grand chef militaire français s’éteint dans le 5e Arrondissement de Paris le 27 janvier 1967. Il a droit à des obsèques nationales. Il était titulaire de la Grand-Croix de la Légion d’Honneur, de trois Croix de Guerre (1914-1918, 1939-1945, TOE), de la Médaille Militaire, de la Grand-Croix de l’Ordre de Léopold (Belgique), de la Legion of Merit (Etats-Unis), de l’Ordre du Bain (Grande-Bretagne) et de l’Ordre du Grand Cordon Ouissam Alaouite (Maroc).

* Formation interarmes américaine qui à l’exemple des Kampfgruppen allemands ou des Groupements Tactiques français associe Infanterie, Cavalerie, Artillerie et Génie.

Sources
– PUJO Bernard : Alphonse Juin, 1988
– NOTIN Jean-Christophe : Le Corps Expéditionnaire Français en Italie,
– ELLIS John : La bataille du Monte Cassino
– LE GAC Julie : « Le Corps Expéditionnaire français et l’Armée américaine en Italie (1943-1944) : une alliance asymétrique », in Revue historique des armées, 2010, http://www.rha.org