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Richelieu : L’Homme Rouge au service de l’Etat

Le 4 décembre 1642 , épuisé et gravement malade, Son Éminence Armand Jean du Plessis Cardinal de Richelieu, Duc et Pair de France s’éteint à Paris après avoir prononcé ces mots : « Je n’ai d’autres ennemis que ceux de l’Etat »

– En somme, pour reprendre les mots du défunt Philippe Erlanger, le Cardinal fut certes un singulier homme d’Eglise mais incontestablement le plus grand homme d’Etat de la France Moderne.

– Bien plus éloigné des clichés restés dans l’imaginaire national grâce à Alexandre Dumas, le Cardinal de Richelieu – surnommé « l’Homme Rouge » (par référence à son manteau couleur du sang) ou  « le Grand Satrape » par ses ennemis – fut un grand serviteur de la Couronne de Louis XIII qu’il conseilla jusqu’au bout.

– Né le 9 septembre 1585 à Paris (ou en Poitou selon d’autres), fils du Grand Prévôt de Henri III, François du Plessis de Richelieu et de Suzanne de la Porte. Armand-Jean du Plessis entre au Collège de Navarre puis à la Sorbonne où il obtiendra un doctorat en théologie. Il s’oriente d’abord vers la carrière des armes mais doit prendre la barrette et la crosse épiscopale du diocèse de Luçon, propriété de sa famille du fait que son second frère aîné Alphonse choisit d’entrer à la Grande Chartreuse (Armand le placera à l’Archevêché de Lyon après être arrivé au Conseil du Roi). Il grandit politiquement dans l’ombre de la Reine Marie de Médicis et de Concino Concini Maréchal d’Ancre. Il se fait notamment remarqué en prononçant un discours éloquent lors des Etats-Généraux de 1614. Éloigné du Louvre après la mort de Concini (1617), il revient en grâce en 1624 après avoir réconcilié Louis XIII et Marie Junon de Médicis suite à la drôlerie des Ponts-de-Cé. Il va alors s’employer à servir Louis XIII, ce qui va irrémédiablement le brouiller avec la mère du souverain, dévote et pro-espagnole.

– Grâce au soutien de son Principal Ministre, Louis le Juste abat le très puissant parti Huguenot et apaisé la situation confessionnelle par l’édit de Grâce d’Alès (1629), rabattu l’orgueil des Grands du Royaume (édit de 1626 sur l’interdiction du duel, démantèlement des forteresses…) malgré les cabales et conjurations (du Chalais, Thou, Soissons, le Maréchal Louis de MarillacCinq-Mars). Il s’efforce de réformer l’État (création des Intendants de Police, Justice et Finances) et rendre la fiscalité plus efficace afin de financer l’effort de guerre français, et cela, en dépit des émotions populaires (Croquants en Périgord et Va-Nu-Pieds en Normandie) qui agitent le Royaume.

– Il réussit après la Journée des Dupes (10-11 nov. 1630) à écarter les dévots pro-espagnols (Marie de Médicis, le Chancelier Michel de Marillac, Pierre de Bérulle) pour lancer la France dans la Guerre de Trente Ans contre l’hégémonie des Habsbourg. Richelieu pouvait compter sur l’aide incomparable de son ami François Le Clerc du Tremblay dit le Père Joseph, membre de l’Ordre des Capucins, pour connaître la vie des cours européennes et rallier divers princes à la cause française. C’est ainsi que la France du Très Chrétien Louis XIII s’allie la Suède de Gustave-Adolphe (Traité de Ratisbonne de 1631) et des Princes Protestants d’Allemagne. Alliance qui passait pour très étonnante sinon scandaleuse auprès des Cours catholiques, quand on sait la haine que portait Gustave-Adolphe au Papisme. Mais comme le recommandait le Père Joseph : « Il faut user de l’alliance avec la Suède comme du venin. Le peu soigne, le trop tue ».
Par conséquent, si la diplomatie française compte bien s’appuyer sur la puissante arme de guerre forgée par le Lion du Nord, elle ne s’en inquiète pas moins de certaines menées du Roi de Suède, notamment à Cologne où le nouvel allié de Louis XIII force le Prince-Archevêque Électeur à s’enfuir. Au moins, les Français obtiennent-ils de Gustave-Adolphe l’assurance de la liberté de culte catholique dans cette région (H. Bogdan).

– Richelieu convainc Louis XIII de former des Portes sur les frontières est du Royaume en s’assurant le contrôle des Trois-Evêchés en Lorraine (Metz, Toul et Verdun) et de l’Alsace, ce qui sera concrétisé par la prise de Neuf-Brisach en 1638.
Si en 1635, la Guerre contre l’Espagne ne commence pas sous les meilleurs auspices (siège de Corbie), la situation se rétablit dès 1638. Alors que les Tercios de Philippe IV d’Espagne marchent sur Paris, Louis XIII appelle son peuple aux armes malgré les épreuves. D’abord prostré dans le Palais Cardinal, Richelieu décide toutefois de sortir dans les rues de Paris malgré la détestation dont il fait l’objet. Toutefois, il relaie l’appel du Souverain et s’attire la sympathie des Parisiens. Grâce aux efforts entrepris, la situation est rétablie (dégagement de Corbie et résistance de Saint-Jean-de-Losne), ce qui permet à Louis XIII de reprendre l’offensive en Artois. Plus au sud, la Catalogne se soulève elle aussi contre Madrid, ce qui permet au Roi et au Cardinal de mettre la main sur le Roussillon après la chute de Perpignan (1641-1642). Souhaitant absolument voir tomber Perpignan et alors que se trame la conspiration de Cinq-Mars, Richelieu alors gravement malade, se fait transporter en litière par voie fluviale.
Enfin, Richelieu soutient l’entreprise de constituer un empire colonial à la couronne et fait poursuivre la colonisation du Canada Français entreprise dès le règne d’Henri IV. Il fonde donc la Compagnie des Cent-Associés ou Compagnie de la Nouvelle France qui détient le monopole du commerce des fourrures.

– Bien qu’aristocrate, Richelieu avait peuplé le Conseil Royal et plusieurs institutions judiciaires et civiles de ses créatures, qui bien que brutaux pour la plupart et rapaces pour certains, se sont montrés d’efficaces et zélés subalternes : Pierre Séguier (Sceaux), Abel Servien (Secrétariat d’Etat à la Guerre), Claude Bouthillier de Chavigny (Secrétariat d’Etat aux Affaires étrangères), ainsi que l’impitoyable mais intègre Isaac de Laffemas (Lieutenant-Civil de la Prévôté de Paris). Toutefois, les tensions existantes entre Chavigny et Servien, tout comme les soupçons de versements de pots-de-vin pesant sur le second, conduiront le Cardinal à congédier Servien pour le remplacer par François Sublet de Noyers. Pour la guerre, le Cardinal choisit aussi les talents malgré un népotisme certain. C’est ainsi que son neveu Jean-Armand de Maillé Duc de Fronsac le remplace comme Grand Maître de la Navigation, ce qui ne l’empêchera pas de remporter la victoire navale de Tarragone. Richelieu appuie aussi les promotions de Charles de La Porte Marquis de La Meilleraye, Grand Maître de l’Artillerie et de Jean de Gassion, réformateur de la Cavalerie française et futur vainqueur de Rocroi.

– Du point de vue religieux, bien que prônant l’alliance avec une puissance protestante et hostile à l’idée de relancer les Guerres de Religions à l’intérieur du Royaume, le Cardinal de Richelieu n’oublie pas qu’il était un prince de l’Église romaine. Il veilla à ne pas s’attirer l’hostilité d’Urbain VIII et déploya maints efforts pour installer durablement la Réforme du Concile de Trente dans le clergé de France. La moralisation du clergé s’accélère, les ordres réguliers furent réformés (en grande partie grâce aux importants bénéfices de Son Éminence, Abbé Honoraire de Cluny) et des séminaires sont fondés à Paris comme en province. Si le cardinal de Bérulle fit les frais de la politique royale, des personnalités comme Saint Vincent de Paul et Sainte Jeanne de Chantal poursuivirent leur œuvre, amorçant la dynamique du Siècle des Saints.

Gisant du Cardinal à la Sorbonne (photo de l'auteur)

Gisant du Cardinal à la Sorbonne (photo de l’auteur)

– Souhaitant épurer et retravailler la langue française, Richelieu réunit en 1635 plusieurs gens de Lettres dans l’Académie, institution qui a perduré jusqu’à aujourd’hui. Y ont figuré Séguier (qui a contresigné l’acte de création), Jean Chapelain et Valentin Conrart. Pierre Corneille en fut aussi membre mais il se brouilla avec le Cardinal et quitta l’Institution. En revanche, ses relations avec Pierre Corneille étaient plus difficile. L’opinion que le grand dramaturge avait du Grand Cardinal se résume dans cette maxime : « Il m’a fait trop de bien pour que j’en dise du mal. Il m’a fait trop de mal pour que j’en dise du bien ».

– Amateur d’art, il avait protégé et soutenu de grands noms de l’Art français du XVIIe comme l’architecte Jacques Lemercier et les peintres Simon Vouet et Philippe de Champaigne (qui fut son portraitiste attitré et le peignant plus grand qu’il ne l’était). Sur son lit de mort, il convainc Louis XIII de s’adjoindre les services de son ami, le Cardinal Jules Mazarin.

Il nous a laissé la ville de Richelieu en Touraine (qui a aussi inspiré Versailles), le Palais-Royal, ainsi que la Chapelle de la Sorbonne, où il fut inhumé. Son tombeau fut saccagé par les Enragés en 1793.

Citations :– « En matière d’Etat, il faut tirer profit de toutes choses, et ce qui peut être utile ne doit jamais être méprisé »
–  « Savoir dissimuler est le savoir des Rois ».
– « Les Rois de France n’ont pas de jambes pour marcher en arrière ».
– « Perdre bientôt la mémoire d’un bienfait est le vice des Français ».
– « L’autorité contraint à l’obéissance, mais la raison y persuade ».
– « Les plus nobles conquêtes sont celles des cœurs et des affections ». 


Lire :

– ERLANGER Philippe : Richelieu, Perrin, coll. Tempus
– HILDESHEIMER Françoise : Richelieu, Flammarion
– CARMONA Michel : Richelieu. L’ambition et le pouvoir, Perrin
– PETITFILS Jean-Christian : Louis XIII, Perrin
– Bogdan Henri : La Guerre de Trente Ans, Perrin, coll. Tempus