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Chroniques de la Bataille de Normandie – 1/ L’élargissement de la tête de pont américaine

Venons-en maintenant au premier grand objectif des Américains, le port de Cherbourg. Le plan de Bradley se découpe en trois phases : 1. Sécuriser Utah Beach, 2. Sectionner le Cotentin du reste du département de la Manche au nord de l’axe Pont-l’Abbé – Saint-Sauveur-le-Vicomte – La Haye-du-Puits, en s’emparant le plus rapidement possible de la station balnéaire de Barnville-Carteret, sur la côte ouest du Cotentin. Pour commenter cette mission, Bradley déclare : « Il nous faudra dix jours si nous avons de la chance et trente si nous n’en avons pas ».  Le commandant de la Ist Army va en dépenser vingt…

1 – L’ASSAUT DU COTENTIN ; OBJECTIF CHERBOURG

p011602.jpgLa tâche de conquérir la presqu’île du Cotentin incombe au VIIth Corps de la Ist Army, commandé par le Lt.Gen. Joseph L. Collins et qui aligne quatre divisions d’infanterie (4th, 9th, 79th et 90th), ainsi que le 746th Tank Battalion, sans compter les canons et obusiers de l’artillerie de Corps. Ancien officier des offensives d’Argonne de 1918, Collins a l’expérience d’avoir commandé la 25th Division à Guadalcanal en 1942. Son action énergique lui a d’ailleurs valu le surnom de « Lightning Joe » (« Joe l’Eclair »). Il a donc la réputation d’être un bon tacticien et un très bon meneur d’hommes. Pour l’anecdote, il est l’oncle de l’astronaute Michael Collins qui participa à la mission Appolo 11.

En face, les Allemands alignent le LXXXIV. Armee-Korps de la 7. Armee du General der Artillerie Wilhelm Fahrmbacher (qui a quitté son commandement en Bretagne pour remplacer Marcks tué le 6 juin). Ce Korps aligne six divisions opérationnelles mais s’étire sur une ligne courbe qui va de Cherbourg à Carentan. Ainsi, aux deux extrémités, la 709. Infanterie-Division de von Schlieben protège la base sous-marine de Cherbourg pendant que les éléments de la 352.ID de Dietrich Kraiss (Grenadier-Regimente 915 et 916) protègent une ligne Caumont-l’Eventé – Carentan. Entre les deux, Fahrmacher ne peut s’appuyer que sur la 91. Luftlande-Division de König bien malmenée depuis le 6 juin, ainsi que sur le 77.ID de Stegmann, rameutée en urgence de la région d’Avranches. Fahrmbacher attend aussi la mise en place de la 275.ID de Schmidt qui arrive de Redon malgré une marche très difficile en raison des attaques de maquisards et de Jabos (surnom des avions d’attaque anglo-américains), ainsi que la 353.ID de Paul Mahlmann, unité correctement dotée en canons d’assaut malgré son sous-effectif.

Joseph L. Collins

Joseph L. Collins

Pendant ce temps, la IXth US Air Force du General Lewis A. Brereton débute le bombardement des grandes villes et des grands axes du Cotentin. Ainsi, dès le 7 juin, Valognes flambe sous les tapis de bombes. Plusieurs hôtels particuliers du XVIIIe partent en cendres, faisant disparaître un important patrimoine architectural.

Le VIIth Corps du Lt.Gen. Collins débarqué sur Utah doit d’abord étendre sa tête de pont établie dès le 6 juin par la 4th Infantry Division du Maj.Gen. Raymond O. Barton. Déjà celle-ci a conquis Saint-Côme-du-Mont et Saint-Pierre-du-Mont tout en établissant la jonction avec les parachutistes des 82nd et 101st Airborne autour de Sainte-Mère-Eglise. Maintenant, elle combat durement pour le contrôle de la chaussée de Quineville afin de sécuriser les approches nord de Utah.
MAP33Le 7 juin, le 22nd Infantry Regiment du Col. Hervey A. Tribolet lance un assaut pour prendre Azeville (une position fortifiée) et Crisbecq. Le 2/22nd IR (Maj. E.W. Edwards) combat durement pour prendre la petite ville d’Azeville transformée en point fortifié par les hommes de la 91. Luft-Lande-Div. Le Brig.Gen Henry A. Barber, commandant en second de la division, forme alors une Task Force chargée de prendre la chaussée de Quineville. L’idée de Barber est de contourner Crisbecq en vue de prendre Quineville et Azeville. L’assaut démarre le 9 juin avec un tir de barrage bien réglé. Bien planifié, l’assaut se révèle payant et Azeville est prise par le 3/22nd IR (Lt.Col. John Dowdy) en dépit d’un violent tir de barrage de mortiers et de mitrailleuses ennemis qui causent de lourdes pertes aux Américains. Sans plus tarder, Barton ordonne au 22nd IR de s’emparer de Quineville. Ce qui est fait le 11 juin, avec un important soutien d’artillerie. Sauf que là encore, les Allemands ne cèdent pas facilement du terrain. Ils vont même jusqu’à utiliser des chars Renault de prise datant de 1940.

La 9th Infantry Division « Old Reliables » du Maj.Gen. Manton S. Eddy, débarquée sur Utah le 10 juin, doit alors prêter son 39th Infantry Regiment « Fighting Falcons » (Col. Harry A. « Paddy » Flint) à la 4th US ID. Fort de ce renfort, Barton s’emparer de Quineville le 11 juin. Son prochain objectif est la petite ville de Montebourg qui se trouve à un carrefour de routes menant chacune à Valognes et à Cherbourg.
map31aDe son côté, Eddy lance ses deux autres régiments (47th et 60th) à l’assaut de l’ouest du Cotentin (voir carte ci-dessus). Les combats vont durer une semaine en tout. Le 60th Infantry du Col. Frederick J. de Rohan reçoit l’ordre de marcher sur Sainte-Colombe. Placé en avant du régiment, le 2nd Battalion bouscule tout ce qu’il a sur son passage et atteint la localité bien avant le reste de la division.

Insigne de la 9th Infantry Division

Insigne de la 9th Infantry Division

Le 15 juin, il s’établit sur la Douves mais doit faire face à une contre-attaque de soldats de la 77.ID de Stegmann appuyés par des mortiers et des canons légers. Les GI’s tiennent Sainte-Colombe pendant sept heures sans se faire déloger. Il est rejoint par le reste du 60th et réussit à dégager le secteur de toute opposition. Pour sa combativité, le 60th IR se voit récompensé par une Distinguished Unit Citation (citation présidentielle). Le 17 au soir, les éléments de la 9th Inf.Div. atteignent Barneville-Carteret et Saint-Lô-d’Ourville. Toutefois, le 47th du Col. George W. Smythe doit encore repousser une contre-attaque d’éléments de la 77. ID qui tente de rétablir le front. Mais la tentative allemande échoue, compte tenu du manque de moyens. Enfin, Stegmann est tué dans une attaque aérienne lancée par des appareils américains, près de Briquebec.

Manton S. Eddy

Manton S. Eddy

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Insigne de la 90th Infantry Division

Plus au sud maintenant, la 90th Infantry Division « Texas and Oklahoma / « Through Ombres », du Maj.Gen. Jay W. McKelvie doit élargir la tête de pont du VIIth Corps au nord des marais du Merderet et s’emparer de Goubesville et de Pont-l’Abbé. Son assaut démarre le 10 juin avec l’appui d’artillerie conséquent des 345th et 915th Field Artillery Battalions. Malheureusement dans un terrain peu propice à la manœuvre, les jeunes GI’s inexpérimentés de la T&O découvrent vite que les Allemands se battent mieux que prévu. Le 358th Infantry Regiment du Col. James V. Thompson, qui doit prendre Pont-l’Abbé et Etienville, traverse le Merderet mais se retrouve arrêté par une forte résistance allemande devant Pont-l’Abbé. Une contre-attaque est même lancée par les unités de la 243. ID de Klosterkämper, arrivée récemment en Normandie. Bien dissimulés derrière les haies, les Grenadiere barrent la route aux soldats américains à la mitrailleuse et au mortier. Ils lancent même une contre-attaque qui repousse les américains au nord-ouest.

De son côté, le 357th IR du Col. Philipp H. Ginger tente de franchir le Merderet pour s’emparer de Goubesville mais se fait bloquer par des tirs de canons FlaK de 88 mm, de mitrailleuses et de mortiers. La journée du 10 juin, baptême du feu pour la T&O est douloureuse. Le 11 juin, McKelvie fait donner le 359th IR (Col. Clark K. Fales) en renfort. Ce régiment, placé entre les 357th et 358th démarre son attaque à partir de Picauville… pour être contraint de se plaquer au sol et se contenter d’avancer par dizaines de mètres.
Le jour même, le 358th IR reprend son avance sur Pont-l’Abbé mais son commandant, le Col. Fales est blessé et doit être remplacé par le commandant du 2nd Battalion, le Lt.Col. Christian H. Clark. A 17h00, une intervention de P-47 Thunderbolt de la IXth Air Force met en fuite les Allemands et permet aux GI’s de Clark d’avancer derrière un tir de barrage d’artillerie. Enfin, à l’issue de quatre heures de combats, Pont-l’Abbé, réduite à un vulgaire tas de ruine, tombe aux mains des hommes du 358th. Plus au nord, le 357th combat furieusement pour s’emparer de Goubesville et d’Amfréville face à des Landsers bien retranchés. Envoyé en fer de lance de 3rd Battalion du régiment est gaspillé en pure perte.
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– McKelvie est forcé d’adjoindre la A Company du 315th Combat Engineer Battalion au 357th en guise de renfort. Voilà donc les soldats du génie forcés de combattre comme fusiliers. Le 14 juin, le 357th et les Engineers réussissent à entrer au nord-est de Goubesville mais s’y fait rejeter sans ménagement par les Landsers, pendant que le 359th progresse toujours lentement par le nord-ouest. Entretemps, rendu fort mécontent par les médiocres performances de la 90th Division, Collins limoge McKelvie et le remplace par le Maj.Gen. Eugene M. Landrum. Pendant la journée du 15 juin, le 359th réussit à avancer de 600 mètres au nord-ouest de Goubesville, ce qui provoque l’évacuation de la petite ville par les Landsers qui se replient un bon ordre sur la route Saint-Lô – Périers.
Le 17 juin, le 357th, reformé en Combat Teams (groupes interarmes) avec des éléments du génie, se porte vers le nord-ouest et atteint Sainte-Colombe, établissant la jonction avec la 9th Division. Les deux divisions forment alors le dernier maillon d’une chaîne de défense allant de Barneville-Carteret à Carentan. Elle est aussi renforcée sur son flanc gauche (est) par la 82nd Airborne Division de Matthew B. Ridgway et ces deux divisions passent sous le commandement du VIIIth Army Corps du Lt.Gen. Troy H. Middleton, arrivé tout juste sur le sol normand.

– Son flanc sud sécurisé, Bradley peut alors envisager de parachever la conquête du nord du Cotentin en lançant le VIIth Corps de Collins sur Cherbourg.
Enfin, de son côté, l’inexpérimentée 90th Infantry Division a sué sang et eau dans les marais du Merderet pour conquérir ses objectifs mais son calvaire en Normandie ne fait que commencer…

2 – LA CONQUÊTE A PARTIR D’OMAHA BEACH

– Après le contrôle du secteur d’Omaha Beach, le Vth Corps du Lt.Gen. Leonard T. Gerow reçoit pour mission d’atteindre Isigny-sur-Mer ainsi que de se lancer vers le sud, vers Caumont-l’Eventé. Le 7 juin, la 2nd Infantry Division « Indian head » du Maj.Gen. Walter M. Robertson débarque sur Omaha Beach et viens se positionner au sud de Saint-Laurent-sur-Mer. Le 8 juin, son 38th Infantry Regiment (Col.Walter A. Elliot) reçoit l’ordre de s’emparer de Trévières. Là, les GI’s inexpérimentés se heurtent à une violente résistance de la part des restes du Grenadier-Regiment 916 de l’Oberst Ersnt Goth, dissimulés dans les haies. Après deux jours de violents combats, le 3/38th du Captain Weathers réussit à franchir l’Aure sous des tirs nourris, ce qui coûte la vie à son chef. Le 10 juin, Trévières tombe.
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– De son côté, la prestigieuse 1st Infantry Division « Big Red One » du Maj.Gen. Clarence G. Huebner, vétérane d’Afrique et de Sicile qui a consenti au sacrifice à Omaha Beach, reçoit pour objectif la capture de Caumont-l’Eventé à l’est de Saint-Lô. Sauf que les hommes de Huebner se rendent vite compte que combattre dans le bocage ne va pas être une simple partie de plaisir. Les GI’s aguerris ont surtout combattu dans des zones arides dégagées ou urbaines et l’entraînement en Grande-Bretagne n’a pas insisté sur la mise en situation dans l’environnement normand, bien que la campagne anglaise soit elle aussi garnies de haies et de chemins de creux ! Craignant alors que son front ne soit rompu par une attaque de la Panzer-Lehr-Division nouvellement arrivée, Huebner positionne ses trois régiments (16th, 18th et 26th) en trois lignes successives, sauf que ce déploiement ne lui permet d’avancer sa division que par bonds. Huebner surestime quelque peu le nombre des forces allemandes car il n’y a pas grand-chose en face de lui ; seulement deux Kompanien de la 2.PzDiv chargées de défendre Caumont. Le 8 juin, la Big Red One traverse l’Aure et marche sur Caumont. Les GI’s passent trois jours à nettoyer la campagne au nord de Caumont et atteignent la ville le 12. Le 26th IR doit alors mener un féroce combat contre les deux Kompn de la 2.PzDiv pendant toute la nuit pour la maîtrise de la ville, pendant que le 18th se charge de Formigny.

Leonard T. Gerow, commandant du Vth US Corps

Leonard T. Gerow, commandant du Vth US Corps

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Insigne de la 2nd Infantry Division

– De son côté, la 2nd US ID de Robertson connaît de sérieuses difficultés face à un adversaire particulièrement coriace, la 3. Fallschirm-Division du II. Fallschirm-Korps d’Eugen Meindl. Commandée par le Generalmajor Richard Schimpf, un vétéran des campagnes de Grèce et de Russie adoré de ses hommes, cette division est formée de 15 976 jeunes parachutistes bien entraînés et conditionnés comme de sous-officiers ayant connu les durs combats de Sicile et d’Italie. Tout simplement surarmée, la 3. FjD aligne 930 mitrailleuses MG. Soit une pour treize hommes environ ! Certains de ses combattants sont aussi équipés des tout nouveaux fusils d’assaut STG 44 et des FG 42 (ce dernier modèle étant spécialement conçu pour armer les parachutistes). Sans compter ses mortiers et ses canons, c’est dire sa puissance de feu… Stationnée dans le centre-ouest de la Bretagne la veille du 6 juin, elle arrive à marche forcée en Normandie le 10 juin et s’installe à Brecey-Villedieu.
– Le 11 juin, le 38th Infantry Regiment se porte sur l’Elle pour se faire violemment prendre à partie par les Fallschirmjäger de Schimpf qui clouent sur place les audacieux. Le 13 juin, le 38th soutenu par l’artillerie divisionnaire relance son attaque pour ne progresser que de… 3,2 km. Robertson doit compter 540 tués pour deux jours de combat.

– La 29th Infantry « Blue and Gray » de Charles H. Gerhardt, l’autre division d’Omaha Beach, n’obtient guère de meilleurs résultats. En effet, en voulant franchir l’Elle, son 116th IR du Col. Charles D.W. Canham est immobilisé par la virulente défense des Fallschirmjäger. Seul le 3/115th peut franchir la rivière et progresser de 2,7 km, jusque au sud de Saint-Jean-de-Savigny mais il subit immédiatement un violent tir de barrage d’artillerie (pièces antichars PaK et canons d’assaut Sturmgeschützte) et de mortiers qui force ses soldats à se plaquer au sol. Finalement, ne pouvant pas localiser les forces allemandes bien tapies dans les haies, les hommes du 3/116th préfèrent déguerpir sous une pluie de balles et d’obus. Pendant ce temps, le 115th IR du Col. Godwin Ordway Jr. démarre son assaut sur Saint-Clair-sur-l’Elle avec l’appui de deux Platoon (8 chars) de M4 Sherman du 743rd Tank Battalion du Lt.Col. Upham.

– Sauf que le scénario se répète, PaK antichars, canons légers de DCA, mortiers et mitrailleuses MG des Fallschirmjäger et Grenadiere crachent tout leur feu sur les GI’s qui doivent se plaquer au sol. Bien souvent ce réflexe coûte la vie à bon nombre d’entre eux car leur immobilisation dans un champ permet aux observateurs d’artillerie allemande de régler les tirs de mortiers de de canons sur eux. Les Sherman ne peuvent être non plus d’un grand secours, car des petits groupes de « casseurs de chars » se déplacent discrètement sous le couvert des haies pour en détruire trois à coups de Panzerfaüste. Repris en main par son chef et bénéficiant du soutien de obusiers de la divisions et du Vth Corps, le 115th IR réussit à atteindre Saint-Clair-sur-l’Elle au prix de 547 tués. Au regard de ce triste chiffre, Gerhardt décide de laisser sa division au repos en vue de l’assaut sur Saint-Lô. Les GI’s sont néanmoins prévenus, les Allemands tiennent fermement le bocage normand et ne sont pas prêt de lâcher prise facilement. La route vers Saint-Lô sera longue.
Omar N. Bradley dira d’ailleurs, dès le 8 juin : « c’est la plus foutue campagne que j’ai jamais vue ! »

Suite…